Richard Morgiève

Pouvez-vous nous rappeler les conditions d’écriture et de réception d’Un petit homme de dos ?

C’est une histoire assez marrante. J’ai commencé à écrire Un petit homme de dos dans les,années 86. Ça m'a pris pas mal de temps. À l'époque — ce qui n’est plus vrai maintenant — je,ne montrais pas directement mon livre à mon éditeur. Je préférais le faire lire à un ou deux copains. Je fais donc lire Un petit homme de dos à un copain qui me dit : “C’est de la merde ». Moi, je pense : « T’es trop bête. Saboter l’écriture de ce livre, c’est grave.” Mais je décide alors d’arrêter d’écrire. Comme j’ai le permis poids lourd, je descends un camion dans le sud de la France… 
Et puis un jour je suis revenu. Je m’assois à mon bureau et je me mets à tout jeter. En vérifiant quand même ce que je jette. Et à un moment donné, j’ouvre une chemise et je vois un texte écrit apparemment avec un carbone. J’écrivais alors sans ordinateur. C’était un texte très serré, 5000 signes par page à peu près. Je me demande ce que c’est. En fait, j’avais déjà écrit Un petit homme de dos mais je l’avais oublié. Je suis donc reparti de ce texte auquel il manquait le premier chapitre. Et en quatre, cinq mois, j’ai écrit le livre dans sa version définitive. Ce qui est incroyable, c’est que j’avais oublié que j’avais déjà écrit ce livre. À cette époque-là, j’étais assez tourmenté. C’est un drôle de livre et, sur le coup, je ne me rendais pas compte que je touchais à pas mal de choses enfouies, inconscientes. J’ai eu droit à des crises de psychose, des visions de cadavres, des squelettes. J’ai vraiment flippé : je ne pouvais plus marcher, j’avais des crises de vertige. Woody Allen en aurait fait un film super ! Et puis j’ai donné le texte à Ramsay qui l’a édité, très mal parce que, Paul Fournel mon éditeur, quittait alors la maison. 
Un petit homme de dos est donc un livre qui a eu un peu de presse, très bonne, alors que j’étais inconnu à l’époque. La belle histoire, c’est que la mère de mon César (son fils qui fait de brèves apparitions dans le salon) rencontre un jour Joëlle Losfeld, elles parlent toutes les deux. « Avec qui tu vis ? » Et Emilie lui répond : « Avec Richard Morgiève ». Et là, coïncidence, Joëlle Losfeld lui avoue qu’Un petit homme de dos est le livre préféré de son mari et qu’il vient de le lui offrir. Elle a alors décidé de le rééditer.


C’est ainsi qu’Un petit homme de dos est passé aux éditions Joëlle Losfeld…

Voilà. Et le livre a bien marché. Trop bien : le diffuseur a planté, il n’arrivait pas à suivre les demandes. Puis on l’a réédité en poche, le livre a continué à bien marcher. Disons que c’est un texte qui démontre qu’un livre a besoin de temps pour se faire une place. Un petit homme de dos en est la preuve, puisque sans publicité, il refait 10 000 exemplaires. À l’heure actuelle, la littérature est tombée dans un véritable gouffre, un gouffre des ventes, des surventes ; c’est sûrement bien pour certains mais, pour le livre, c’est presque criminel ! Parce qu’il lui faut du temps pour être lu, pour tourner. Les grands livres ne se sont pas vendus à 700 000 exemplaires en trois mois, comme l’an dernier, Les Bienveillantes, qui est un mauvais livre. C’est de la déconnade pure et simple ! En revanche, on enfonce ça dans la tête des gens et ça fait la littérature qu’on voit aujourd’hui. Les livres n’ont plus de chance. Ils n’ont plus la possibilité d’être.


Est-ce que vous avez l’impression d’être rentré dans la littérature grâce à ce livre ?

Oui, c’est sûr. Ce n’était pas mon premier livre. Quand j’ai fini ce livre, je me suis dit : « T’as réussi quelque chose de juste ; c’est bien. »


Sinon vous auriez abandonné ?

Ah oui ! j’abandonnais... Ce que j’avais écrit dans la confusion était trop mauvais ; j’étais catastrophé. En fait, mon copain avait bien raison, lorsqu’il m’avait dit de jeter le texte que je lui avais remis. Je ne pouvais qu’écrire de la merde, puisque ce qui était bien avait déjà été écrit et oublié. En revanche, par la suite, il a été très important de passer à autre chose. Qu’ensuite, je ne fasse pas le petit homme de dos 2, 3... Ce dont beaucoup d’écrivains ne se privent pas... Certains ont même pu me reprocher d’être allé aux antipodes du petit homme, d'avoir cherché autre chose…


Il est vrai qu’on peut être déstabilisé en lisant plusieurs de vos livres à la suite !

C’est ma volonté, de ne pas me reproduire de manière malhonnête. Et après avoir écrit la trilogie Full of love, Vertiget WWW.no, je suis passé complètement à autre chose. Je me suis lancé dans Miracles et légendes, parce que je savais très bien que je ne voulais pas me perdre dans ma béance. Je me suis donc dit que j’allais reprendre le roman, malgré les ouvertures de portes, les descentes d’escaliers indispensables ! Heureusement, Miracles et légendes bénéficie de vingt ans d’expérience ; j’ai tordu le cou à pas mal de choses en gardant les principes du roman classique.


Et pourquoi Miracles et légendes n’est-il pas un roman classique ?

Parce que les phrases sont vraiment travaillées. Pour plein de détails, ça va super vite. J'y ai mis beaucoup de technique. Depuis que j’ai commencé à écrire, j’ai beaucoup travaillé les techniques mais ça ne se voit pas. Pour emballer les récits, mettre des trucs en abysse ou en vertige, essayer de bloquer dans une phrase plusieurs informations… Ça, c’est un travail palpitant que je peux faire maintenant. À l’époque du Petit homme de dos, je ne le faisais pas. Mon écriture était beaucoup plus naturelle. Mais dans Un petit homme de dos, il y a un coup dont je suis super fier, en tant que vieil écrivain maintenant : la deuxième partie et ce jeu sur le “on”. Ça, c’est bien, c’est vachement bien…


Comment vous est venue cette idée de la double énonciation ?

En retravaillant, je me suis aperçu que je sortais le livre du domaine public, si je puis dire. En mettant « je » dans la deuxième partie, j’aurais empêché le lecteur d’être moi. C’était une super erreur et, en plus, ça aurait donné un aspect mégalomaniaque à ce livre, alors que je ne voulais pas du tout m’affirmer en tant que « je ». Simplement, à un moment donné, il fallait que je parle. Or, parler derrière un petit homme, c’était débile ; une faute de goût. Le pronom « on » me permettait tout, d’être anonyme et présent, dès le début. Le truc magique dans Un petit homme est d’ordre technique : le livre est raconté par quelqu’un qui n’existe pas au départ, puisqu’il commence par dire « on », et non pas « je ». Je l’ai fait innocemment, par intuition. Et c’est dans la dernière partie, que j’aurais pu beaucoup développer puisqu’elle fait trois pages, que j’ai coupé court au pathos et que j’ai employé le « je ». J’étais obligé de dire certaines choses, de raconter la fin de l’histoire. Je n’aurais pas pu écrire ce livre, si je n’avais pas fait ces trois dernières pages. Mais là, justement, je n’ai pas voulu m’étendre, je n’ai pas même pas voulu faire de roman. J’ai juste voulu dire le minimum pour que le lecteur sache que l’histoire s’était terminée comme ça.


Et justement… on peut constater que le terme de roman apparaît dans la dernière édition d’Un petit homme de dos. Est-ce de votre fait ?

Non, ce sont les éditeurs qui ont décidé de rajouter cette mention. Souvent, je dis que je ne fais pas vraiment du roman, mais de la poésie cachée, planquée. Moi, je ne voulais pas faire du roman. Encore moins maintenant. J’utilise l’écriture pour faire de la beauté, si je peux me permettre de dire ça. Ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est de chercher le mot juste. Tout mon travail consiste à chercher les mots, la justesse. Je vais vous donner un exemple. Dans un livre que j’ai écrit, une femme ferme les yeux. J’avais écrit un truc débile : « Elle cherche ses yeux et se retrouve dans une obscurité indicible. » Mais je trouvais que ce mot d’« indicible » était bête. Je n’en ai pas dormi de la nuit. Et finalement, dans la nuit, j’ai trouvé « inavoué ». Ce mot, un mot, change le livre. Si vous mettez tel adjectif à la place de tel autre, votre inconscient fabrique un autre livre. Alors, il faut être très scrupuleux. Ce n’est pas simplement un faux mot ; ça peut tout foutre en l’air. On mène votre inconscient sur des voies de garage. On ne le laisse pas s’exprimer justement, juste avec les mots qu’il faut. Or, les bonnes histoires se construisent sur cette justesse. La littérature, c’est comme les hommes, en fait ; il faut être juste.


La justesse n’est-elle pas liée au pouvoir presque magique de l’écriture ?

L’écriture, pour moi, a un pouvoir magique. Mais attention ! le problème est très complexe. C’est difficile d’en parler. Je pense que la littérature ne se laisse pas entendre. Et moi j’écris, parce que, justement, je n’entends pas. Je travaille sur cette impossibilité d’entendre ou de m’entendre, et si je ne me place pas précisément sur le point sensible, je sais que je vais crever. Je n’entendrai jamais mon livre, je ne le comprendrai jamais. J'écris autour d'un moment précis. Et le lecteur doit être saisi par cet instant, si je travaille bien. Parce que, soudain, tout est là pour parler sans que moi j’entende. Dans une sorte de mystère. En fait, je travaille pour que ce mystère existe, sans même le comprendre ou l’imaginer. C’est peut-être fumeux ce que je dis, mais ce sont des choses que je comprends et qui ne sont pas faciles à exprimer. Mais pour autant, je ne pense pas que le livre guérisse son auteur. Celui-ci peut être aidé en écrivant maisce qui se passe de puissant, il ne le comprend pas. Ça, j’en suis sûr. Je n’ai pas fait de psychanalyse, mais je crois que celui ou celle qui est allongé sur le divan ne comprend pas ce qu’il dit, et heureusement ! La guérison arrive parce que « ça » a été dit. Pour moi, ça a été écrit mais pour autant je ne suis pas délivré, parce que ma parole n’a pas sonné. Je suis donc relativement coincé, comme étouffé. Pour moi, la poésie, c’est ça : chercher des lumières dans des ténèbres. Parce qu’en vérité le poète est particulièrement sourd et aveugle. C’est peut-être aussi pour ça que, par moments, il arrive à trouver des lumières, et sans même le savoir. Il y a tout un pan de la littérature que je peux apprécier mais je sais que je ne fais pas la même chose, que je ne cherche pas la même chose. Je ne veux pas paraître, ça ne m’intéresse pas du tout. Je ne veux pas étonner. Je veux être juste, coûte que coûte. Même si on y voit de l’esbroufe, je m’en fous ; j’ai essayé d’être juste.


Et c’est la prose qui vous permet d’être juste ?

Je trouve qu’un poète qui a plus de vingt-cinq ans n’a plus qu’à se suicider. C’est triste de voir des vieux cons de cinquante, soixante ans, qui se disent poètes, Chevaliers des Arts et Lettres. La poésie est un secteur interdit. En revanche, fabriquer de la beauté dans un cadre anonyme — le roman — ça me botte à fond, parce que, justement, je suis protégé par les structures. Celles du roman. Je sais très bien que tout ce que je cherche à faire, c’est des phrases belles. Mais ce n’est pas de la poésie. C’est un texte. Et c’est en fait très difficile, parce que ça demande de la rigueur, et qu’il faut, en même temps, continuer l’histoire, ouvrir les portes. En fait, dans le roman, il faut rentrer en rapport, alors qu’en poésie on ne rentre pas en rapport. J’ai lu Henri Michaux au bon âge, il y a de cela quarante ans, c’est vrai que c’est incroyable. Il ne faisait pas de la poésie, lui, Henri Michaux. Il s'essayait à plusieurs genres de textes, des oeuvres courtes, des nouvelles. Plume, par exemple est une leçon car Michaux avait bien compris comment on pouvait transformer la poésie. Les choses ont évolué mais on peut toujours amener la poésie à ne pas se déclarer comme telle. Un peu comme le bourgeois gentilhomme.


Et du coup, comme Michaux, est-ce que la peinture vous permet de travailler dans la même voie ?

Non, non, non. D’abord parce que je ne veux surtout pas de comparaison. Il y a des moments où on a besoin de faire des choses ; soit on se le permet, ce qui n’est pas évident, soit on ne se le permet pas. Moi, je suis pour me permettre des choses que j’ai envie de faire. Et puis après, le réel existe ; on peut arrêter parce qu’on n’a plus de fric ou plus de place ou parce qu’on a décidé d’arrêter. Mais au moins on l’a fait. Ce que je n’aime pas trop, c’est les gens qui disent :« Je voudrais faire. » Faites donc ! Je connais plein de gens, ma compagne aussi, puisqu’elle est écrivain, qui nous demandent de les aider à publier leur texte. Ah ! Ben non, c’est obscène, c’est vachement personnel. Moi, j’ai envoyé mon manuscrit par la poste, il a été édité, il n’y a eu ni magouilles ni piston. C’est terrible de vouloir pistonner l’art. Mais je m’écarte. Il n’y a donc pas de rapport entre l’écriture et la peinture. Simplement une envie de faire ce que l’on a envie. Et puis vivre cette expérience, c’est progresser. C’est dire quelque chose, ne pas se comporter passivement.


L’écriture scénaristique, que vous pratiquez aussi, a-t-elle un rapport avec la littérature ?

C’est complètement autre chose. L’écriture scénaristique m’a énormément appris pour le roman. Mais je n’ai rien appris dans le roman qui m’ait servi dans l’écriture scénaristique, que, d’ailleurs, je ne pratique plus tellement en ce moment. J’ai vraiment beaucoup appris dans le scénario. Principalement couper. Écrire mes livres comme on monte des films, c’est-à-dire savoir tout remonter, tout rejouer, tout bousculer ; bouger les choses. Et puis surtout, couper parce que ça affame le lecteur. Mais on ne peut couper ce que l'on n'a pas écrit ; ça, c’est une loi du scénario. Les jeunes scénaristes ne la comprennent pas… Ils coupent n’importe quand, font une ellipse avec ce qu'ils n'ont pas écrit. Il faut écrire l’ellipse puis couper. L’inconscient du lecteur le devine. Si vous coupez sans avoir écrit : mensonge ! Quand vous voyez des films qui ont été coupés comme ça, sans que ça ait été pensé et tourné, ça ne va pas. J’écris donc souvent trente pages puis je les coupe. Je pense que le lecteur le sait, qu’il voit l’ombre...


Cela a à voir avec l'exigence de justesse dont vous parliez…

Oui, voilà, c’est encore une question de justesse. Une scène, un élément a été écrit, puis a été enlevé. Mais ce n’est pas un abus de ma part, parce que, soudain, le lecteur peut retrouver ce qui a été écrit ; il en reste toujours des traces. Pour atteindre cette justesse, qui me tient tant à coeur, j’ai une autre technique. Je fais ce que j’appelle des frappes aléatoires : j’écris par exemple deux cents pages. Je reviens sur n’importe quelle page et je la réécris, sans relire ce qu’il y a avant ni après. J’écris à la manière des cercles concentriques dans l’eau qui s’étendent par ricochet. “ Je pense au contraire que les monstres sont les plus beaux des héros.”


Au hasard pur ?

Je sélectionne la page au hasard pur. Et après je reconstruis ces cercles concentriques qui ont été touchés. Soit je retravaille ces vibrations, soit je les laisse…


C’est un mot, une image, autre chose, qui suscite votre retouche ?

Non. Je me replace face à la page et je vois ce qui ne me semblait pas dit…


Cette manière de travailler est récente ?

Ça fait déjà longtemps que je la pratique, je travaille comme ça depuis 1995. Parce que ça met de la vie.

 

Et ce n’est pas volontaire, ce n’est pas maîtrisé ?

Non : il y a le hasard et après le travail… Le hasard, le travail et après, il n’y a plus que du travail, du travail, du travail ! Mais s’il n’y a pas de hasard, même dans un scénario, je ne croirai pas à l'histoire, parce que, dans ce cas, on ne peut que limiter le sens. Ce n’est pas bon, il vaut mieux de l’inconscient pur, et après la raison… Je vais vous donner un exemple. Mettons que j’écrive : « Marine va prendre un taxi, elle dit bonjour au chauffeur ». D’accord. Mais le hasard ? En fait, dans la vie, ça ne se passe jamais comme ça…

 Vous voulez prendre le taxi mais vous tombez. Et c’est parti… Je me méfie donc beaucoup, quand je me lance dans l’écriture, des constructions préétablies. Mais ça ne m’empêche pas, dans un second temps, de travailler énormément mes constructions, surtout mes phrases. Je veux que chacune d’elles soit liée réellement à celle qui précède, à celle qui suit. Je recherche de vrais liens, de façon à ce qu’on ne puisse pas faire n’importe quoi avec mes livres. Je pense, par exemple, que ce doit être super dur de remonter mes livres et de casser tous les liens entre les phrases. Dans la littérature contemporaine, j’ai souvent l’impression que ça ne va pas, à cause, non pas l’histoire, mais du style qui n’est pas assez travaillé. On n’y sent pas assez la sueur. L’écriture doit être parfaite même si ce travail ne se voit pas. C’est là où je me différencie de pas mal de romanciers : dans le travail de la beauté. C’est la phrase que je travaille avant tout, là où le lien se fait. Si vous croyez à ce qui est dit, le lien est opéré et vous embarque. Mais pour cela, il faut être patient et savoir se remettre en cause. Dans mon dernier livre, par exemple, il y a deux voix, ce qui est très complexe à mettre en place. J'ai beaucoup travaillé pour que les deux coexistent, sans être semblables. Et, justement, pour ne pas perdre le lecteur, je me suis appuyé non pas sur la structure, mais sur la voix.

 

Vous avez l’impression qu’il y a un lien, une filiation, entre Un Petit homme de dos et Miracles et légendes de mon pays en guerre ?

Il y a tout d’abord une filiation inconsciente de la part du maquettiste, qui n’avait pas lu le Petit homme, et qui a pris pour la couverture de Miracles et légendes la photo d’un enfant de dos !
Pour moi, le lien est tout d’abord thématique : la guerre. À l’heure actuelle, si vous voulez réussir en littérature, il faut un mec qui travaille dans une ONG, qui a des rapports sexuels avec une Noire hémiplégique... Je pense au contraire que les monstres sont les plus beaux des héros. Si le type d’Un petit homme de dos avait été un grand blond aux yeux bleus, sympa, qui aide les Juifs à se cacher, le livre aurait été super chiant. Je trouve qu’il vaut bien mieux un maquereau extrêmement dangereux, malhonnête et fou, parce qu’on peut l’aimer si on accepte de passer au-dessus des préjugés, si on veut comprendre que c’est un homme qui a le courage de vouloir devenir intelligent. Combien de gens intelligents n’ont pas ce courage ? Ce qui me fait poiler, c’est les ligues catholiques qui me poursuivent de leur haine. On peut bien dire merde et croire en Dieu. D’abord je ne sais même pas si je crois en Dieu, mais c’est vrai que mes personnages y croient souvent.


Oui, on peut voir dans vos livres un vrai rapport à la religion, à la prière.

Parce que j’ai énormément prié dans ma vie. Dans Un petit homme, la prière est centrale. J’ai énormément prié, pour vivre. En vérité, ça ne m’a servi à rien. Un jour, j’ai même dit à Dieu que je ne prierai plus… Ça m’a fait flipper ; c’était dangereux ! Mais je sais que toute ma vie je serai croyant. Attention, on s’entend : le pape, les structures religieuses, les religions monothéistes, je n’y crois pas. Mais la foi, je ne peux m’empêcher de l’aimer. Je voudrais bien croire comme un croyant ; je serais tranquille et heureux. Mais si je crois, c’est inconsciemment. Ça me pousse. Je ne sais pas exactement en quoi je crois. Il y a même des moments où je ne crois pas. Mais quand je crois, c’est très clair. Mais surtout je sais qu’on ne peut pas écrire sans Dieu. Ce n’est pas possible car Dieu est partout, à commencer dans le vocabulaire. Notre langue s’appuie sur un énorme vocabulaire chrétien. Tout est symbole : la croix, les pierres, le soleil, la terre l’eau… Tout est foi, on ne peut pas échapper à Dieu. C’est pourquoi je préfère m’en servir, m’y reposer. De toutes façons, je suis fasciné par la question de Dieu. Le truc qui m’a le plus fasciné dans la vie, je le cite souvent, c’est une phrase de Jean de la Salle, que je trouve sublime : « L’image de Dieu est Dieu. » Cette question est souvent au centre de mes personnages. Même dans mes livres les plus noirs, les plus terribles, comme Legarçon, Dieu est là. À partir du moment où on écrit, on est en commerce avec Dieu, avec cet énorme bloc de mots qui parlent de Dieu. Le ciel, le paradis, l’enfer, les gouffres, les ténèbres, l’abîme, le pommier, la pomme… on ne peut pas y échapper ! C’est pourquoi je travaille beaucoup sur Dieu. Sur ses paradoxes, évidemment. Les gens qui ont les couleurs de Dieu n’en sont pas forcément les meilleurs représentants. La foi est souvent plus vive ailleurs que dans les églises. En revanche, les églises ont toujours envie de couper en quatre les gens qui disent du mal des églises. Mais, ça, c’est un autre problème.


Votre rapport à la foi est-il lié à la figure du guérisseur ?

Cette figure va de pair avec Dieu. C’est très important. Très souvent dans mes livres le guérisseur est présent, comme dans Miracles et légendes ou Legarçon. Et même si on ne croit pas en Dieu, on a envie de guérison. Et puis la guérison est liée au miracle. Or l’écriture est une façon d’aller vers le miracle. Même secrètement. Par moment, on lit et on est traversé par une émotion, à la limite, insue, incomprise. Pour moi, l’écriture est là. (Richard Morgiève dessine avec la main un carré.) Vous savez, en général, l’écrivain moderne écrit de là à là. (Il désigne l’intérieur du carré.) Il n’y a pas un poil qui dépasse ; c’est propre. Eh bien, moi, je pense que le livre est là. (Il montre le côté extérieur du carré.)


Vous semblez prendre un malin plaisir à déjouer les attentes, à vous démarquer des auteurs contemporains. On ne peut jamais définir votre littérature de manière définitive.

On peut difficilement la faire parler. Il est impossible, par exemple, d’extraire des phrases qui pourraient énoncer des vérités générales. C’est chiant quand même un artiste soumis ! À l’heure actuelle, beaucoup d’écrivains veulent être adoubés par l’Académie. Je trouve que la littérature, la poésie, la peinture sont des arts trop beaux pour ne pas être totalement libres. Moi, j’écris comme je dois écrire, au moment où j’écris. Et de livre en livre, l’écriture change. Je pense, si vous me le permettez, que l’écrivain doit réussir ses mues, ses métamorphoses. Les mots que j’emploie dans Un petit homme de dos ne sont pas les mêmes que ceux que je dois employer dans Miracles et légendes. Ils n’ont rien à voir. Mais j’ai le sentiment d’avoir réussi ma mue. À chaque livre, j’ai laissé ma peau, et, dans mon prochain livre, ce sera la même chose. Mais le plus dur, c’est qu’il n’y a pas de clé à la fin. Je n’en sais pas plus maintenant qu’avant. Je pourrais même dire que c’est encore plus difficile, parce que j’ai une mue de plus à réussir ! Et si je n’y arrive pas, le livre que j’aurai écrit sera honteux et merdique. Je suis obligé de changer, sinon je fais des trucs dégueulasses. Donc, le tout, c’est d’arriver à changer et notamment dans mon rapport au passé, comme pour Miracles et légendes. D’après moi, il ne fallait pas écrire le passé au passé, il fallait amener la modernité dans le passé. Par exemple, je ne devais pas traiter un allemand de « boche » mais de « benz » ; ça change tout…


Ça devient une légende…

Oui, et en plus on ne véhicule pas le racisme. Il y a un moment où il faut se méfier des choses qui puent. Je préfère amener mon propre racisme qu’on peut détecter comme tel. L’expression « sale boche » renvoie trois guerres en arrière, elle repose sur un bloc de haine colossal. Ce qui n’était pas pareil à l’époque de Céline qui écrivait au présent. Maintenant j’aurais le même problème avec un roman de cape et d’épée : j’essaierais de trouver de nouveaux noms pour chevaux, perruque, talc…


Il y a un auteur dont vous semblez assez proche, c’est Calaferte.

En France, j’aime beaucoup Jean Douassot et le Calaferte du début, moins celui de la fin. J’adore le Calaferte du Requiem des innocents. Je suis forcément de la même famille que Jean Douassot, qui s’appelle Fred Deux. Après, je me sens proche d’autres écrivains comme Rabelais, Céline. Mais je ne peux pas le dire, parce que tout écrivain vivant est proche de Céline. Maintenant que je suis vieux, il y a plein de choses que je n’aime pas chez lui. Mais je dois avouer qu’il a changé ma vie, lorsque je l’ai lu à quinze ans. C’est ça l’écriture. C’est soudain de la vie ; il y a des chattes, du truc... Je devenais fou, je me disais “Enfin ! enfin!” Donc là, c’était une expérience. Malaparte : super fondamental pour moi, je pense que c’est un phare de la littérature du XXe siècle. Inouï ! Giono, Un roi sans divertissement, pour moi, c’est un chef-d’oeuvre. C’est un écrivain tombé dans l’oubli pour des raisons pourries, mais c’est un très grand écrivain. Il y a beaucoup d’écrivains dont je ne me sens pas forcément proche mais pour lesquels j’ai de l’admiration. Il y a des écrivains étrangers, américains que je trouve extraordinaires.


Comme qui, par exemple ?

Comme Cormac McCarthy. Plus maintenant, parce que je trouve qu’il déconne et qu’il fait à peu près n’importe quoi. J’ai lu John Dos Passos, Steinbeck... Hemingway moins, mais Faulkner... Gamin, ils ont changé ma vie. C’est ça, la littérature ! Quand j’entends “C’est bien écrit”, pour moi, c’est un camoufflet. Ça ne veut rien dire ! C’est absurde ! Je vois plein de gens qui veulent "bien écrire" mais ce n’est pas ça ! C’est beaucoup plus complexe, il faut que ce soit beau, vital. Ce n’est plus le problème d’écrire avec des subjonctifs ou pas.


Il y a des auteurs vivants en France qui vous attirent ?

Je ne lis pas trop en ce moment. Le dernier auteur qui m’a arrêté, c’est Cormac McCarthy. Franchement, il m’a vraiment arrêté il y a une quinzaine d’années. J’ai trouvé que c’était assez dément. En ce moment, je n’ai pas de chocs de lecture parce que je me sens vachement pas raccord, pas d’accord, avec beaucoup d’écrivains français. Je pense que ce n’est pas parce qu'on a lu Deleuze, Derrida et Truc qu’on est un écrivain. J’en ai marre de la prétention et des citations. C’est pas parce que vous avez lu Derrida que vous êtes intelligent ; vous pouvez être con comme un manche. Et moi, je pense que l’intelligence n’est pas requise pour écrire. Je me fous que l’écrivain soit intelligent. Ce que je veux, c’est que l’écrivain change ma vie. Je trouve qu’une grande partie de la littérature d’aujourd’hui est conformiste et qu’elle collabore à fond, se plie au désir du journaliste. Ma littérature est érectée, forcément, parce qu’on ne peut pas enchaîner les mots sans érection, ce n’est pas possible. Je pense qu'il y a là un gros clivage et qu’en un certain sens, il y a peu d’écrivains comme moi, parce que je ne suis pas dans une ligne. Je ne vais pas appeler à voter oui pour l’Europe avec Sophie Calle, si tant est que ce soit mon opinion... Foutaise ! Les écrivains de Ségolène Royal ou de Sarkozy : c’est tragique ! Au secours ! Donc il y a peu de choses dans la littérature française à l’heure actuelle dont je me sens proche, sans forcément critiquer d’ailleurs...


Vous auriez plus d'affinités dans le domaine musical ?

Même pas. Avec César, la dernière chose qu’on a écoutée, c’était Grieg. J’ai assez mauvais goût en musique. J’aime bien Brahms mais on ne peut pas trop écrire avec de la musique. Avec du rock, c’est quasiment impossible. J’aime bien la Callas. J’ai plutôt mauvais goût. 


Le cinéma vous accompagnerait plus dans l'écriture ?

Je cherche beaucoup la fabrication d’images, sans pour autant faire des descriptions… J’essaie de décrire de l’intérieur plutôt que de l’extérieur. Quand Pierre est poursuivi dans les marais dans Miracles et légendes… Il n’y a pas de description de paysage. C’est juste des symboles : il est dans l’eau, l’autre pisse... La vie, la mort, est-ce qu’on peut vivre en comptant jusqu’à vingt ? C’est terrible et pourtant combien de gens sont passés par là ou pire ?


Vous pensez en termes cinématographiques, lorsque vous écrivez ?

Je cherche beaucoup l’impact cinématographique. Quand j’étais plus jeune, j’écrivais comme si je voyais un écran qui défilait. Maintenant, je ne me projette plus en images, je fais la même chose en mots, je cherche le relief que le cinéma n’a pas, en revanche. Ça, c’est pour baiser le cinéma ! Mais les problèmes de changements d’angle, dans la phrase, oui : toc, je change d’angle. C’est comme dans le cinéma, on fait une coupe et paf ! quelque chose arrive qu’on n’avait pas prévu, de façon à créer l’attente.


Une dernière question sur vos éditeurs. Quel est le rapport que vous avez avec eux ? Etes-vous un auteur qui nécessite un vrai travail de réécriture ?

J’ai rencontré Florence Robert, mon éditrice chez Denoël, à un virage fondamental de ma vie qui correspond à Mon beau Jacky et Legarçon. Maintenant elle est l’autre dont j’ai vraiment besoin. Comme je prends énormément de risques, elle est ma rambarde ; elle connaît tout mon travail, elle sait toujours dire non. Je sais qu’elle est « moi », tout en étant « l’autre ». Elle est donc une aide de luxe. En plus, maintenant, je peux écrire des livres sur plusieurs années. En cinq ans, j’ai écrit quatre ou cinq livres. J’en écris un, je le pose, j’en commence un autre, puis je reviens sur le premier. Cette méthode me permet d’enrichir mon travail. C’est très dur moralement parce que reprendre un livre huit mois, neuf mois après... C’est très dur, mais les livres en ressortent beaucoup plus riches grâce au temps qui est passé par là. Pour Florence Robert, c’est un travail énorme, parce qu’elle me consacre sa vie en partie… C’est un luxe suprême. Je ne pourrais pas…


Écrire sans elle… ?

Je l’ai fait au départ, avec Un petit homme de dos. Mais depuis, je suis allé trop loin, j’ai vieilli, et j’ai besoin d’une sécurité. Je ne lui téléphone pas toutes les cinq minutes, mais, par exemple, lundi qui vient, je vais lui reprendre un livre que je lui ai donné il y a six mois. Ça va être super violent pour moi ; je vais le retravailler, et en échange, je vais lui en redonner un autre, dont j’ai travaillé le début. Pendant que je vais retravailler, elle lira l’autre, me fera part de ses remarques, et je vais repartir… Aujourd’hui, j’ai des livres terminés. Tant pis, je les laisse, je n’y retoucherai pas… Quand est-ce qu’ils seront édités ? Ce n’est pas mon problème. Denoël veut bien les prendre mais on ne sait pas trop quand. J’ai donc des livres terminés et j’en ai work in progress. Deux terminés, deux en cours ; or ces quatre textes ont été commencés presque en même temps.


Et le prochain ?

J’ai une petite idée mais je ne veux pas tout dévoiler… Ce sera un thriller, parce que j’en ai eu marre de ce qu’on me disait des écrivains américains. Alors j’ai commencé à les lire et je me suis aperçu qu’ils étaient très mauvais. Franchement, les écrivains populaires sont fascistes, atroces ; il faut tuer le pédophile, tuer le monde entier... Bref, ces livres sont un condensé de la société américaine. Non seulement l’écriture est nulle mais en plus ces livres véhiculent des idées pourries. Il y a plein d’écrivains français, à l’heure actuelle, qui écrivent mieux… Fort de ce constat, je me suis dit que j’allais m’attaquer au genre, à ma manière. Je voulais écrire un thriller qui en soit un et en même temps qui soit un livre où il y a de la beauté, du travail sur le sens, sur le beau. Je pense donc que ce thriller sera mon prochain livre à sortir mais je n’en suis pas sûr…



Le mercredi 5 septembre 2007

Propos recueillis par Marine Jubin et Marie Omont.