Delphine Lizot


Jeux de rubans de Emna Belhaj Yahia

Elyzad, 2011

À l’image de son joli titre, ce roman paru aux éditions Elyzad en 2011 est délicat et subtil.

Trois femmes d’âge différent évoluent dans la ville de Tunis. 

L’héroïne, Frida, est une femme combative de cinquante ans, universitaire, indépendante, elle est la mère de Tofayl et la compagne de Zaydûn, un homme avec lequel elle n’est pas mariée.  

Zubayda, la mère de Frida a quatre-vingt-dix ans. Instruite et cultivée, elle pose sur le monde moderne un regard encore curieux et bienveillant. L’islam est sa religion, sa foi est sincère, elle ne porte plus le foulard depuis les années 50.

Le troisième personnage féminin est Chokrane, l’étudiante en mathématiques dont Tofayl tombe amoureux. Elle a trente ans et porte le hijab, ce morceau d’étoffe qui cache les cheveux.  L’incompréhension gagne Frida : pourquoi son fils choisit-il d’aimer une femme voilée, comportement à l’opposé de ses convictions féministes défendues depuis toujours avec conviction ?

Ces trois portraits racontent une histoire d’aujourd’hui, celle de la femme tunisienne ; entre modernité et conservatisme chacune doit trouver sa juste place. Ces débats idéologiques autour des codes vestimentaires racontent surtout une histoire intime : le regard que chacun d’entre nous pose sur autrui. Que nous dit l’altérité ? Se frotter à elle, à n’importe quel âge de la vie, nous fait toujours cheminer.

Emna Belhaj Yahia construit son récit comme un vaste champ de questions sans apporter de véritables réponses. Roman puissant et tendre à l’égard de ses personnages, ce « Jeux de rubans », entrelacs de destinées passionnées et généreuses, suscite une grande émotion. 

 

 

Ouatann de Azza Filali

Elyzad, 2012

Ouatann en arabe tunisien, c’est la maison, le foyer ; c’est aussi le personnage principal du vaste roman d’Azza Filali. 

Dans cette grande maison en bord de mer se croisent des personnages hauts en couleurs, se nouent des drames intenses, se jouent des situations d’une grande complexité narrative.

Cette « ouatann » regorge de secrets et de trappes où les personnages n’ont de cesse de se cacher. Elle est posée face à la mer, comme un bateau qui voudrait quitter la terre ferme pour partir vers l’Europe.

Michkat, propriétaire de la maison, est avocate. Au début du roman, elle quitte son travail à cause de son employeur véreux dont elle ne supporte plus la malhonnêteté. Michkat aspire à un monde meilleur, elle se bat contre l’injustice et la maladie de sa mère fragile qui perd la mémoire un peu plus chaque jour.

Rached est un fonctionnaire sans ambition qui aime l’argent et nager. Grâce au jeu des rencontres et du hasard, il devient le garde du corps de Naceur, un ancien ingénieur sorti de prison dont la présence dans cette demeure nécessite une surveillance rapprochée.

De façon fortuite, Michkat découvre que ces inconnus occupent les murs de sa propriété, comment va-t-elle réagir ? Peut-elle si facilement mettre à la porte un petit malfrat et un ancien forçat ? Son intégrité et son sens de la justice vont être quelque peu malmenés…

Outann est une scène de théâtre, presque un huis clos, où se croisent une multitude de personnages. Ancré dans une Tunisie au bord du gouffre social où le désespoir et le mal-être règnent, le destin des personnages semble condamné à l’exil ou à la corruption. Faut-il quitter ce pays si beau, dont le soleil caresse les corps, où la mer repose l’esprit pour un ailleurs si incertain ? Ou faut-il, toujours, garder espoir, et espérer un changement radical ? 

Une des dernières phrases résume l’optimisme qui éclaire les pages ultimes du roman : « Quand l’honneur revient, le pays se lève au cœur des êtres ». 

Après la lecture de ce roman puissant, l’espoir renaît…

 

 

La sérénade d’Ibrahim Santos de Yamen Manai

Elyzad, 2011

Comme dans La marche de l’incertitude, Yamen Manai choisit une forme narrative proche du conte et de la légende pour son deuxième roman, La sérénade d’Ibrahim Santos et une fois de plus, l’humour n’est pas en reste !

Dans une Amérique latine imaginaire, les villageois de Santa Clara sont fiers de produire un délicieux rhum, ils vivent heureux et se laissent bercer par la douce musique d’Ibrahim Santos. Éloignés des affres de la vie politique, ils ne savent pas (encore) que le dictateur Alvaro Benitez s’est emparé du pouvoir après un putsch militaire il y a plus de vingt ans ! Malheureusement cette douceur de vivre va être enrayée par l’arrivée inopinée de l’armée révolutionnaire dans le village.

Le dictateur décrète que le rhum fabriqué à Santa Clara est le meilleur du pays, il décide alors de le faire fabriquer en plus grande quantité avec l’aide d’un ingénieur agronome. Mais la tentative d’industrialisation de cet élixir va dérègler Dame Nature dont la vengeance sera redoutable !

Yamen Manai, en convoquant des éléments magiques et en caricaturant les rouages politiques d’une société imaginaire réussit une nouvelle fois à créer une alchimie littéraire singulière et jouissive. Le monde rural et le monde citadin se frottent en faisant jaillir une satire du monde moderne et de ses dictatures encore vivaces.

La sérénade d’Ibrahim Santos est aussi une ode à la douceur de vivre qui provient du savoir des anciens, et qui se perd dans le monde moderne, sous le joug des gouvernements autoritaires n’ayant pas vocation à laisser l’être humain s’émanciper. 

Conteur moderne et talentueux, Yamen Manai s’inscrit dans la lignée du réalisme magique ! On en redemande !

 

 

Millefeuille, Leslie Kaplan
P.O.L 

Jean-Pierre Millefeuille est un homme âgé, il vit seul à Paris, rue Amboise-Bourdelle, une petite rue près de la gare Montparnasse. Jean-Pierre Millefeuille est une personne animée, qui aime les conversations avec ses amis de toujours, mais aussi et surtout avec de jeunes gens. Il y a par exemple Zoé et son amoureux Léo, deux jeunes étudiants, si fascinants. Au gré de ses promenades, notre héros rencontre aussi deux jeunes marginaux, Loïc et Christelle, qui vont hanter son esprit profondément, ou encore son ami Joseph qui semble vivre dans la rue.Le vieil homme paraît souvent osciller entre joie de vivre et lassitude de l’existence. Il s’enthousiasme pour ses recherches sur Shakespeare et en même temps, se trouve totalement dépossédé d’une opinion lorsque Léo lui demande de lire le premier chapitre de son manuscrit. Jean- Pierre Millefeuille ne sait plus très bien ce qu’il pense, ce qu’il ressent, il semble parfois perdu. Avec le ton juste d’une romancière humaniste et moraliste, Leslie Kaplan n’a de cesse d’observer ses contemporains et de décrire la frontière ténue qui sépare ses héros de la folie. Le portrait de ce vieil homme à la fois dilettante et grave est bouleversant. On aime et on admire ce personnage, malgré ses faiblesses et ses contradictions. Retrouver la voix de Leslie Kaplan est toujours un immense plaisir, unevoix singulière pour sa précision et son intensité émotionnelle, toute en retenue.

 

 

Confession inachevée, Marylin Monroe
Robert Laffont
« Il y avait quelque chose de spécial chez moi, et je savais ce que c'était. J'étais le genre de fille qu'on retrouve morte dans une chambre minable, un flacon de somnifères vide à la main.» Marilyn Monroe, 1954.

Coup de chapeau aux éditions Robert Laffont qui réédite ce livre épuisé depuis plus de trente ans ! Confession inachevéeest un projet d'autobiographie confié au scénariste et écrivain Ben Hecht, ami de Marilyn, qui aide l'actrice à écrire ses mémoires. A 28 ans, elle a déjà tourné une vingtaine de films, et elle est lasse des potins des feuilles à scandale. Elle lui dicte les mots qu'il couche sur le papier... Pour des raisons personnelles, elle ne poursuivit pas ces séances de travail, mais confia le manuscrit au photographe Milton Greene, son ami de toujours. Ce n'est qu'en 1974, vingt ans après avoir recueilli ces feuillets, douze ans après la mort de Marilyn, que Milton Greene décida de révéler ce texte au public.
Comme il est agréable d'entendre enfin la "vraie" voix de Marilyn Monroe. À travers ce récit, découpé en chapitres de façon chronologique, c'est une vision intime du monde du cinéma que l'on découvre, une plongée dans les studios d'Hollywood dans les années 1940 et 1950.
Confession inachevée offre au lecteur la possibilité de se rapprocher de l'icône, de toucher l'humanité d'une femme, source d'inspiration pour de nombreux artistes et écrivains. Un privilège qu'il faut savourer sans modération !


D'acier de Silvia Avallone, traduit par Françoise Brun
éditions Liana Levi
D'acier est un livre coup de poing ! Il est de ces romans qu'on ne parvient pas à quitter tout à fait, quelques semaines après avoir achevé sa lecture.
L'histoire se déroule en 2001 dans une cité industrielle de Toscane où l'activité professionnelle principale est tournée vers l'aciérie locale. Ceux qui n'y travaillent pas sont au chômage, vivent de petits trafics ou rêvent d'une vie meilleure. Anna et Francesca sont de cette trempe-là, elles ont treize ans, presque quatorze. Fières de leurs corps sublimes qu'elles n'ont pas peur d’exhiber sous le soleil torride d'une Italie endormie, elles regardent loin devant elles et espèrent une vie à la hauteur de leur rage de vivre. L'une voudrait être écrivain ou femme politique, l'autre voudrait danser à la télé de Berlusconi. Ces deux-là s'aiment, leur folle amitié est une barrière contre la vie médiocre de leurs parents, un défi permanent face à l'inertie qui guette les jeunes gens de leur âge.
Ce livre est une grande épopée romanesque qui fourmille de personnages pittoresques. Roman social, dans la veine des grands romans populaires du XIXe siècle, c'est aussi, grâce aux aventures des deux gamines, un récit d'apprentissage très émouvant.
D'acier est le premier roman de Silvia Avallone, une italienne de 26 ans, qui a connu un grand succès en Italie. Cette jeune auteure fait preuve d'une grande maîtrise de la narration et d'une maturité dans l'écriture de cette fresque sociale à la puissance romanesque éblouissante. Dès son premier opus, elle est parvenue à trouver un ton percutant, on ne peut s'empêcher de penser à Virginie Despentes. Un roman à emporter dans vos valises pour les vacances d'été, un grand plaisir de lecture garanti ! 


Option Léthé de Laurent Pinori
Fayard
Dans un espace-temps fantaisiste qui ressemble beaucoup à la France d’aujourd’hui, une société d’aide à la personne propose ses services aux individus en proie au mal de vivre. Ainsi, Le Léthé offre à ceux qui ne veulent plus vivre un accompagnement doux vers la mort. Le Léthé est une organisation très sérieuse, chaque candidat fait l’objet d’une étude approfondie. Guido Debeker est un agent de cette société, il a pour mission d’étudier le « cas » Fabrice Masset. Ce jeune cadre présente toutes les caractéristiques d’une grande lassitude de vivre : son métier ne le passionne pas, il paraît même ne plus supporter les affres des relations humaines au sein de la grande firme dans laquelle il travaille. Fait étrange et atypique, ce n’est pas Fabrice Masset qui a formulé une demande d’euthanasie mais son entourage. Cette singularité oblige Guido Debeker à redoubler de rigueur dans son travail d’enquête, il découvre d’ailleurs rapidement que Fabrice n’est pas un cas désespéré... Il est par exemple capable de tomber amoureux...
Option Léthé, premier roman de Laurent Pinori, manie avec une grande aisance l’art de l’humour noir et grinçant. A travers le personnage de Fabrice Masset, le narrateur pose un regard percutant sur l’absurdité du monde marchand dans lequel notre société se vautre en applaudissant des deux mains. Les traits d’esprits fusent et font mouche, ils font écho au regard cynique de Martin Page dans Comment je suis devenu stupide.
Option Léthé est un livre étonnant qui séduit par son impertinence et son ton résolument décalé !


Louise, elle est folle de Leslie Kaplan
P.O.L
Deux femmes anonymes s’affrontent dans un jeu de « questions/questions » où le sens des mots est sans cesse remis en cause. Dans un dialogue- fleuve, proche de l’exercice de la maïeutique, des sujets universels sont abordés comme l’existence de Dieu, la place du politique dans nos sociétés, l’anonymat et les peurs individuelles dans les grandes villes, le statut de la femme et la folie. En évoquant à plusieurs reprises une troisième femme, Louise, la grande absente de cette longue conversation, les deux personnages interrogent les limites de la conscience et de leur ancrage dans une réalité qui leur échappe à tout moment.
Le nouveau texte de Leslie Kaplan est un formidable chant poétique aux accents mélancoliques et contemporains. Sans fard ni coquetterie, les héroïnes de cette épopée littéraire et philosophique offrent un instantané d’une société déboussolée où la question du vivre ensemble devient plus que jamais essentielle. Ce magnifique texte a été mis en scène et joué par Frédérique Loliée et Élise Vigier. A Paris, le spectacle a été joué à la Maison de la Poésie du 2 au 27 mars 2011. La grande réussite de cette représentation théâtrale est d’avoir su traduire avec des corps, des décors et des jeux de lumières un texte contemporain d’une grande force artistique qui touche droit au cœur !


L'Adversaire d'Emmanuel Carrère
Folio Gallimard
L’Adversaire est un livre inclassable, ce n’est pas vraiment un roman, c’est une forme de récit qui s’appuie sur des faits réels, difficile de lui coller une étiquette en somme.
Souvenez-vous, le 9 janvier 1993, un fait divers sordide défraie la chronique, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses deux enfants, ses parents, puis tenté de se tuer lui-même en vain. L’enquête a révélé qu’il n’était pas médecin comme il le prétendait. Il mentait depuis plus de quinze ans à tout le monde. Près d’être découvert, il a préféré tuer ceux dont il ne pouvait supporter le jugement. L’écrivain Emmanuel Carrère découvre ce fait divers dans le quotidien Libération. Il est choqué, fasciné : comment un être humain peut-il vivre aussi longtemps dans le mensonge ? Comment son entourage a-t-il pu rester dupe devant tant d’événements invraisemblables ? L’auteur n’apporte pas de réponse, il relate de façon très précise les faits, il rapporte quelques anecdotes personnelles, notamment l’échange épistolaire qu’il a entretenu avec le criminel. 
L’objet de ce récit semble être en fait la quête d’une vérité humaniste, en essayant de comprendre les méandres d’une psychologie tellement complexe, Emmanuel Carrère dresse le portrait d’un monstre que l’humanité voudrait pourtant oublier. Un récit saisissant qui donne la chair de poule et qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière ligne.


Sans la télé de Guillaume Guéraud
Le Rouergue, coll. doAdo
Guillaume n’est pas un garçon comme les autres, il est le seul de sa classe à ne pas avoir la télévision. Pendant la récréation, pas facile de suivre les conversations quand il est question à tout bout de champ de Goldorak, de Sue Ellen et de Tom Sawyer ! 
Le jeune garçon essaie de convaincre sa mère : posséder une télé pourrait le rendre plus « normal » auprès de ses camarades. Finalement, la mère de Guillaume décide de l’emmener au cinéma pour y découvrir des films pas spécialement conçus pour les enfants, mais des chefs-d’œuvre qui vont le marquer à vie : La Belle et la BêteLes Contrebandiers de MoonfleetLe Voleur de bicyclette, etc. Notre petit cinéphile va grandir grâce à ces films qu’il découvre la plupart du temps au ciné-club de son quartier. Adolescent, son amour du cinéma continuera de l’accompagner et va aussi l’aider à canaliser une certaine violence. Ce récit autobiographique est jalonné de grandes découvertes cinématographiques, chaque étape de la vie du narrateur étant marquée par le souvenir d’un film vu en salle de cinéma. 
A sa façon, avec humour et beaucoup d’émotion, ce roman destiné au public adolescent soutient le cinéma en tant qu’art et milite pour la survie de salles de cinéma de proximité. 
Dans le roman, l’oncle de Guillaume clame que « la télé rend con », on préfèrera retenir une citation plus pondérée de Jean-Luc Godard : « Le Cinéma fabrique des souvenirs, alors que la télévision fabrique de l’oubli. » A bon entendeur…


France 80 de Gaëlle Bantegnie
Gallimard
Ce premier roman porte bien son nom, il s’agit d’une vraie plongée dans la France des années 80. Davantage qu’une étude socio-culturelle de cette décennie où tant de changements ont bouleversé la vie des Français des classes populaires (l’accès à plus de culture et à plus de confort matériel), Gaëlle Bantegnie a choisi de nous présenter des instantanées de vie de deux personnages que tout oppose. Même s’ils habitent dans la même ville, Patrick et Claire n’ont pas le même âge, et leurs destinées ont très peu de chance de se croiser. Claire vit avec ses parents dans un pavillon de la banlieue nantaise, elle fréquente le collège, puis le lycée, une vie somme toute assez banale et morne. Patrick vend des abonnements à Canal+, un peu beauf, un peu dragueur, il écume les routes de France à la recherche de nouveaux clients. Finalement, il tombe amoureux et sa vie s’en trouve changée. A travers ces deux portraits très typés, des images précises et pittoresques des années 80 défilent sous nos yeux.
L’auteur a fait le choix narratif d’un point de vue omniscient, aucun personnage n’a la part belle, on devine pourtant que l’auteur a vécu son adolescence à cette période et que les anecdotes racontées ont été vécues.
France 80 est un premier roman très convaincant qui nous embarque dans le quotidien d’une génération où tous les espoirs étaient permis. Une lecture très agréable où l’humour n’est pas absent, pour notre plus grand plaisir !


Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman
Gallimard
Le groupe de presse pour la jeunesse Mercandier vient d’être vendu. Tous les salariés sont aux abois et se demandent quel va être leur sort. Paul Cathéter, un homme sans scrupule aux méthodes de management sauvages, sème le trouble au sein du personnel en rachetant l’entreprise. Certains sont licenciés, d’autres sont promus, c’est la loi du plus fort ! A travers le point de vue de différents personnages, le lecteur découvre les vicissitudes du monde du travail. 
Un soir, Ariane Stein, une des responsables éditoriales, avec la complicité du gardien d’immeuble, reste enfermée dans les bureaux pour y passer la nuit avant le déménagement de l’entreprise. Elle découvre dans les cartons de la directrice générale une liste de salariés pour la prochaine session de licenciements, dont elle-même fait partie… va-t-elle subir cette injustice sans réagir ?
Nous étions des êtres vivants est un formidable roman sur un sujet très contemporain : la dureté du monde du travail, le rachat d’une entreprise par un grand groupe, l’inquiétude des salariés, les licenciements intempestifs… la folie du monde marchant dans laquelle la société française sombre sans sourciller ! Nathalie Kuperman peint avec brio mais sans concession un monde veule où se faire une place est un vrai parcours de combattant. Un livre tout simplement essentiel ! 


Apocalypse bébé de Virginie Despentes 
Grasset
Entre Paris et Barcelone, le dernier roman de Virginie Despentes est un vrai polar écrit au vitriol. 
Valentine est une adolescente qui a grandi dans un milieu bourgeois. Son père, écrivain français sans réel talent, connaît une carrière en dents de scie, il est marié à une femme plus jeune que lui que Valentine déteste. Un jour, la jeune fille disparaît, tout le monde est convaincu qu’elle tente de retrouver sa mère qui a refait sa vie à Barcelone. Pour la retrouver, sa famille fait appel aux services d’une agence de détectives privés. Lucie, trentenaire un peu dépressive, prend en charge le dossier. Impressionnée par la difficulté de l’enquête elle appelle en renfort une professionnelle à la réputation sulfureuse qui répond au doux nom de « La Hyène ». 
Les deux femmes enquêtent en France, puis rapidement roulent vers l’Espagne. Elles croisent des personnes déjantées, vivent des situations incongrues, doivent souvent user de leurs poings pour faire avancer l’enquête. Peu à peu, Lucie s’épanouit, notamment lorsqu’elle rencontre une jeune femme lesbienne dont elle tombe amoureuse. 
À travers le portrait d’une adolescente en manque d’amour et de reconnaissance familiale, en proie aux plus grandes angoisses, Virginie Despentes fait le choix d’un récit à plusieurs voix qui rend compte avec brio de la complexité de notre monde contemporain. Apocalypse bébé dessine aussi des portraits de femmes fragiles, écorchées vives, révoltées, cassées. Une sensibilité assez éloignée de l’image sulfureuse de l’écrivain que veulent nous imposer les médias. 
Lisez Virginie Despentes, vous serez étonnés !


L'Envers du monde de Thomas B. Reverdy
Le Seuil
Dans ce quatrième roman, Thomas B. Reverdy rompt de façon radicale avec l'univers littéraire de ses trois premières publications qui formaient un triptyque où l'introspection et l'éclosion de la vocation d'écrivain étaient les principaux enjeux.
Cette fois-ci le récit s'installe à New-York, précisément aux alentours de « Ground zero », à l'emplacement du World Trade Center. Dans ce lieu en perpétuels travaux se croisent plusieurs personnages : O'Malley, le commandant de police, Candice, la serveuse, Pete, l'ancien policier raciste ou encore Simon, l'écrivain français. Un événement macabre rend ces personnes suspectes ou témoins : un ouvrier arabe a été retrouvé dans un puits de forage, visiblement assassiné. Dans la tradition des grands romans américains, l'auteur opte pour un récit polyphonique. Grâce au point de vue des différents personnages, le lecteur accède à une peinture contemporaine remarquable de la société américaine, encore meurtrie par les attentats du 11 septembre 2001. Un roman singulier et passionnant !


Alice Kahn de Pauline Klein
Allia
Voici un premier roman séduisant qui vient de paraître dans un très joli format aux éditions Allia.
La narratrice est une drôle de personne : pour plaire à un inconnu, William, qui semble la reconnaître, elle profite d’un quiproquo et devient Anna. Elle aime bien aussi évoquer Alice Kahn, cette artiste contemporaine qui acquiert une certaine notoriété alors qu’elle n’existe que dans son imagination. Avec pour décors des galeries d’art contemporain et des terrasses de café, ce chassé-croisé amoureux aoûtien et parisien fonctionne comme un jeu de miroirs : tour à tour « femme fatale » lorsqu’elle revêt son costume de séductrice (Anna) ou fine amatrice d’art lorsqu’elle écrit des articles sur Alice Kahn, la narratrice n’a de cesse de semer le lecteur et l’élu de son cœur dans un dédale de récits superposés.
Cette histoire malicieuse mérite tout notre intérêt. Un grand plaisir de lecture !


Coney Island Baby de Nine Antico
L'Association
Bande-dessinée érotique de Nine Antico, cet album volumineux présente trois récits savamment imbriqués les uns dans les autres. On suit tout d’abord le parcours de deux jeunes playmates qui découvrent les destinées de deux figures de la révolution sexuelle aux États-Unis : Betty Page et Linda Lovelace. Betty Page, célèbre pin-up dans les années 1950, fut populaire pour des clichés fétichistes, elle fut également l’une des premières playmate de Playboy. Tombée dans l’oubli dans les années 1960, elle se tourna vers la religion. Linda Lovelace fut une des premières stars du cinéma pornographique grâce à un seul film Gorge profonde tourné en 1972. Rapidement évincée des écrans, elle devint une farouche militante contre la pornographie. 
Les deux femmes, stars emblématiques d’une sous-culture redevenue à la mode au début des années 80, sont décédées dans les années 2000, dans un grand silence. Nine Antico s’est intéressée à leur vie tragique. Elle nous offre une bande-dessinée fleuve documentée et en même temps romancée. Les dessins sont sensuels, le récit est alerte, agréable à lire. On apprécie tout particulièrement l’esprit « rockand- roll » qui souffle sur ces pages blanches et noires. Une plongée dans un monde « underground » et souvent sordide que le lecteur n’est pas prêt d’oublier...


La Mort de Bunny Monro de Nick Cave
Flammarion
Nick Cave est un artiste talentueux qu’on ne présente plus. Célèbre rockeur australien, il publie son deuxième roman quatorze ans après le premier ! Bunny Monro est un piteux représentant de commerce. Il vend des cosmétiques inutiles à des femmes qui s’ennuient dans une Angleterre sinistre, le long de la côte anglaise de Brigton. Cet antihéros des tempsmodernes a un méchant penchant pour l’alcool, les drogues et les femmes ! Après lamort de sa femme, Bunny doit subitement s’occuper de son fils de huit ans, Bunny junior, et décide de l’emmener avec lui en tournée. Ce voyage initiatique va malheureusement vite devenir une véritable descente aux enfers ! Récit d’une vie cabossée, d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie, ce roman parvient pourtant à brosser des portraits émouvants. La Mort de Bunny Monro est un roman déjanté, au rythme entêtant, au ton cynique. Une poésie de la décadence qui n’est pas sans rappeler Charles Bukowski. 


L’Horizon de Patrick Modiano
Gallimard
« Depuis quelque temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives. Tout cela appartenait à un passé lointain,mais comme ces courtes séquences n’étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel. » Ce sont les premières lignes du dernier roman de Patrick Modiano et nous avons envie de les lire, de les réciter, de les apprendre par coeur. Car le projet de l’oeuvre littéraire de l’écrivain est logé là, dans ces deux phrases simples et limpides. En effet, depuis ses débuts, Patrick Modiano n’a de cesse de vouloir retenir le temps qui passe grâce à l’écriture. L’événement intime que le narrateur veut tenter de faire remonter à la surface de samémoire est la rencontre avec Margaret Le Coz et les quelques mois de sa vie passé à ses côtés.Margaret est un beau personnage de femme évanescent, mystérieux que Bosmans croise de façon fortuite comme toutes les rencontres amoureuses. Margaret a peur d’un homme, elle est persuadée qu’elle va le croiser à chaque coin de rue et cette éventualité la terrorise. Bosmans, lui, redoute de rencontrer dans son quartier ses propres parents qui lui réclament sans arrêt de l’argent. Cette tension permanente crée un lien indicible entre les deux personnes. Margaret et Bosmans ont vingt ans, ils se promènent dans Paris, ils travaillent un peu, ils lisent beaucoup. Et puis un jour, subitement, Margaret disparaît sans laisser de trace. Quarante années plus tard, le narrateur décide de partir enfin à sa recherche, il la retrouve dans une librairie à Berlin. Pour la première fois peut-être, un roman de Patrick Modiano se termine sur une note optimiste : non, le temps n’efface pas tout. Ce qui est merveilleux dans les romans de Modiano, c’est la mélancolie et la puissance esthétique de son style. Lire un roman de Patrick Modiano est toujours un moment privilégié, lire L’Horizon est un grand bonheur où l’on a le plaisir aussi de découvrir à travers le personnage principal, l’éclosion d’une vocation d’écrivain.

 

Punie ! de Nathalie Kuperman, illustrations de Anaïs Vaugelade,
L’école des loisirs, collection Mouche

Punie par sa meilleure amie, Olivia n’en revient pas ! Elle doit pourtant lui obéir et passer la récréation au coin, près des poubelles. Olivia est triste et désorientée, elle devrait se confier à sa mère ou à son père, mais c’est compliqué depuis qu’ils ne s’aiment plus et qu’ils ne vivent plus ensemble. Et pour qu’ils comprennent vraiment la situation, il faudrait qu’elle leur livre son secret, il faudrait leur raconter que dans sa chambre la nuit, une lampe halogène et une poupée font la conversation au point de l’empêcher de dormir… Personne ne va jamais la croire ! Notre jeune héroïne est dans une vraie impasse et pourtant, c’est en gagnant confiance en elle qu’elle retrouvera une vraie dignité.
Nathalie Kuperman écrit des romans pour adultes (Le contretemps aux éditions Le Serpent à plumes, Rue Jean-Dolent, Tu me trouves comment, J'ai renvoyé Marta et Petitéloge de la haine aux éditions Gallimard, Petit déjeuner avec Mick Jagger aux éditions de l'Olivier), pour notre plus grand plaisir, elle met aussi son talent d’écrivain au service de la littérature jeunesse.
Ce roman est une vraie réussite, il touche par sa justesse et par les problèmes existentiels qu’il évoque. L’auteur fait preuve d’une grande sensibilité humaine et artistique. Le lecteur appréciera tout particulièrement une petite pièce de théâtre insérée dans le roman : la lampe et la poupée échangent des répliques très vives, le rythme singulier de cette séquence donne l’illusion d’être sur une scène de théâtre. Un vrai régal !


Ce que je sais de Vera Candida  de Véronique Ovaldé,
Éditions de l'Olivier
Véronique Ovaldé plante le décor de son dernier roman dans une contrée inventée, un pays qui pourrait se situer en Amérique Latine. On imagine le Mexique, le Brésil, mais rien n’est moins sûr... Ce lieu imaginaire est le théâtre d’une épopée familiale où les héroïnes sont de véritables amazones. Véra Candida est la petite fille de Rose Bustamente, une femme de tête qui a eu comme seule faiblesse le malheur de tomber sous le charme de Jéromino, le riche propriétaire qui veut l’exproprier. De leur union naît Violette qui, à l’âge de 15 ans met au monde la belle Véra Candida. Cette dernière doit fuir Vatapuna, l’île qui a vu naître et mourir ses ancêtres, parce qu’elle est à son tour enceinte et très jeune ; fuir pour rompre la malédiction des femmes et ne jamais révéler l’identité du père de l’enfant. 
Dans sa nouvelle vie, Véra Candida croise une série de personnages déjantés, elle s’émancipe en élevant seule sa fille. Puis elle rencontre Itxaga, un journaliste dévoué à la cause des femmes auprès de qui elle trouve enfin l’amour et la sérénité. Une fois de plus, on est charmé par le style si singulier et si mélodieux de Véronique Ovaldé. 
Ce roman est un vrai régal qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page et éblouit par sa prose enchanteresse !


L’Origine de la violence de Fabrice Humbert,
Le Passage
Au cours d’un voyage scolaire en Allemagne, un jeune professeur découvre en visitant le camp de concentration de Buchenwald une photographie qui va bouleverser le cours de sa vie.
Sur cette photographie, un détenu présente des traits de ressemblance très frappants avec son propre père. Qui est cet homme ?
À partir de là, le jeune homme n’aura de cesse de chercher des informations sur l’identité de cet inconnu qui est en fait son véritable grand-père.
Au fil de cette enquête, le narrateur découvre l’histoire de sa famille, avec comme toile de fond les événements de la deuxième Guerre mondiale. Fasciné par l’épouvantable réalité des camps de concentration, il s’interroge sur l’origine du Mal et découvre l’empreinte de la violence sur sa propre identité.
L’Origine de la violence est un roman passionnant qui se lit comme un roman policier. On y croise des personnages pittoresques et attachants. Le récit qui marque des allers-retours entre le présent du narrateur et le passé de son grand-père permet d’appréhender de façon objective et sensible, sans voyeurisme ni misérabilisme, un épisode tragique de notre histoire contemporaine. Une grande réussite !


La Reconstruction d'Eugène Green,
Actes Sud
Jérôme Lafargue est professeur de Lettres à la Sorbonne.
Un mystérieux visiteur allemand vient un jour bouleverser sa vie tranquille. Johan Launer, de passage à Paris, sait que l’enseignant a rencontré son père au cours d’un séjour à Munich en 1968. Il pense que le professeur peut lui révéler des éléments cachés sur son identité.
Troublé dans un premier temps, Jérôme Lafargue va peu à peu, au fil de ses entretiens avec Johan Launer, et grâce au journal qu’il rédige au jour le jour, raviver des souvenirs enfouis dans sa mémoire depuis plus de 30 ans.
Ce roman résonne de façon très singulière dans le paysage littéraire français, son écriture précieuse et mélodieuse happe le lecteur de la première à la dernière ligne. La Reconstruction nous invite à réfléchir sur le devoir de mémoire et le pouvoir de l’écriture.
On y retrouve les thèmes de prédilection d’Eugène Green : l’amour de la langue française, la défense d’une identité européenne, les mystères de la filiation, etc. Homme de lettres, dramaturge et cinéaste iconoclaste, Eugène Green signe un premier roman très réussi.


Des vents contraires d'Olivier Adam,
Éditions de l'Olivier
Paul Anderen survit comme il peut depuis la disparition subite et mystérieuse de sa femme. Ses deux jeunes enfants sont de véritables bouées qui l’aident à ne pas sombrer définitivement dans l’alcool et la dépression. La tendresse que le narrateur éprouve pour ses enfants est bouleversante et fait couler les larmes à plusieurs reprises.
Il décide de partir s’installer à Saint-Malo, la ville de son enfance. Là, Paul retrouve les paysages et les intempéries vivifiantes du bord de mer breton, il se rapproche de son frère qui lui offre un nouveau métier. Il croise sur son chemin de pauvres âmes aussi esseulées et paumées que la sienne.
Olivier Adam, au sommet de son art, signe un nouveau roman lumineux et poignant. L’adéquation entre la description des paysages cassés et celle des méandres de l’âme humaine est une prouesse stylistique qui place le jeune auteur au sommet, juste à côté des grands écrivains romantiques.

La guerre des gymnases de César Aira,
Actes sud – Babel
Lorsque Ferdie, acteur-vedette d’une série-télévisée pour adolescents, décide de s’inscrire à des cours de sport au gymnase Chin-Fu, il est bien loin d’imaginer quelles aventures spectaculaires il va vivre !
Installé à Flores, quartier populaire de Buenos Aires, le gymnase que fréquente le jeune homme est en guerre contre le gymnase Hokkama ; un combat sans merci qui donne lieu à des scènes totalement rocambolesques : bris de vitres, assauts des combattants, actes de vandalisme dans les vestiaires, propagandes diffamatoires, etc.
D’une facture de prime abord plutôt réaliste, le récit bascule rapidement dans un monde imaginaire où des thèmes aussi différents que l’identité sexuelle, la virilité, les conditions de vie sociale en Argentine, sont traités de façon totalement délirante.
Roman d’apprentissage ou vision cauchemardesque d’une société contemporaine décadente, La guerre des gymnasesest un roman étonnant et fascinant.
Écrivain émérite dans son pays, César Aira est très peu traduit en France. Il est pourtant une des voix sud-américaines les plus stimulantes de sa génération.


Comment cuisiner son mari à l’africaine de Calixthe Beyala,
J’ai Lu
Voici un livre très sympathique qui se dévore comme une bouchée de pain (154 pages) et qui laisse sur la langue un savoureux goût d’épices !
Mademoiselle Aïssatou tombe amoureuse de son nouveau voisin, Souleymane Bolobolo, un Malien qui vit avec sa mère qui n’a plus toute sa tête ! Pour séduire cet homme d’exception, la Belle n’aura de cesse de développer ses talents de cordon-bleu pour affoler les papilles de son bien aimé. Suit alors une avalanche de plats les plus fous aux senteurs tropicales (boa en feuilles de bananier, crocodile à la sauce tchobi, etc.) qui vont déclencher des torrents de sensualité.
Comment cuisiner son mari à l’africaine est un petit livre sans prétention, étayé de vraies recettes de cuisine, qui derrière ses airs légers, peint avec générosité et humour le portrait d’une jeune africaine un peu déboussolée dans une société française qui voue un culte à la femme sans rondeur ni saveur !
Un roman vraiment original, une voix féminine et sensuelle comme les aiment les Filles du loir !


Viscéral de Rachid Djaïdani,
Points Seuil 
Lies est professeur de boxe dans une cité de la banlieue parisienne, il gère aussi une petite entreprise de taxiphone. Deux événements majeurs vont bouleverser sa vie : son coup de foudre pour la divine Shéhérazade et le casting sauvage auquel il répond presque par hasard. Grâce à son audace, le jeune homme se voit offrir le premier rôle d’un long-métrage, mais cette nouvelle expérience et son idylle amoureuse ne sont pas vues d’un œil bienveillant par tout le monde...
Construit sur le modèle d’un roman policier, Viscéral nous tient en haleine jusqu’à la dernière ligne ! Le rythme alerte du roman résulte aussi d’une parfaite maîtrise stylistique qui donne à chaque phrase un souffle rageur. Rachid Djaïdani, qui signe là son troisième roman, fait chanter la langue française en faisant preuve d’une grande inventivité ; jamais avare de métaphores, l’auteur puise ses références dans le monde qui l’entoure (cinéma, musique, télévision). Cette littérature moderne, poétique et sans fard, a des liens de parenté avec la musicalité du slam.
Viscéral est un roman poignant qui donne à la littérature urbaine ses lettres de noblesse : un regard sur le monde et une nouvelle voix dont on ne devrait plus pouvoir se passer...


Vacance au pays perdu de Philippe Ségur,
Buchet-Chastel
Dans Vacance au pays perdu, le narrateur, prisonnier de son quotidien morose, rêve d'ailleurs. Il ne supporte plus le "système" et veut fuir la société de consommation dans laquelle ses trois enfants s'épanouissent avec aise.
Avec son meilleur ami, il met le cap sur une destination de rêve, le dernier Eden sur notre planète : l'Albanie ! Loin des sentiers touristiques, les deux compères vont vivre une expérience inoubliable…
Ce roman fourmille d'anecdotes drôlissimes. Grâce au portrait d'un anti-héros des temps modernes, Philippe Ségur signe un tableau savoureux de nos comportements occidentaux. 


Jeune Werther (le), texte de Jacques Doillon,
L'école des loisirs, Médium/cinéma
Guillaume est mort, il s'est pendu. Ses camarades de classe, Ismaël, Théo, Faye, Pierre, etc. sont sous le choc. Ils ne comprennent pas ; ce suicide est une énigme qu'ils vont tenter, coûte que coûte, de dénouer. Loin des préoccupations ordinaires d'un jeune adolescent de treize ans, cette tragédie va bouleverser la vie d'Ismaël et de ses amis. 
Cinéaste hors pair, Jacques Doillon sait filmer les méandres psychologiques de l'adolescence comme personne. Au rythme de dialogues littéraires, le scénario du Jeune Werthernous touche par sa poésie et sa délicatesse. Une très belle initiative éditoriale !


Michael Tolliver est vivant, Chroniques de San Francisco T7 d'Armistead Maupin,
Éditions de l'Olivier
Peut-on sérieusement croire que ce septième tome soit l’ultime fin des Chroniques de San Francisco ? Je souhaite de tout cœur que ce ne soit pas le cas, ce serait très triste de se dire qu’on ne croisera plus jamais Anna Madrigale, Michael et les autres.
Car, une fois de plus, Armistead Maupin réussit la prouesse de nous emmener au plus près de ses personnages pour partager à leurs côtés des tranches de vies savoureuses.
Cette fois-ci, c’est Michael (autrefois appelé Mouse) qui est au cœur du roman. Le sixième tome se terminait sur l’annonce de la séropositivité de celui-ci, et nous retrouvons Michael, la cinquantaine, marié avec Ben, un homme plus jeune que lui qui va vivre, soudé à ses côtés, les événements majeurs qui constituent le récit.
Michael Tolliver est probablement le personnage le plus proche d’Armistead Maupin, grâce à lui l’auteur aborde ses thèmes de prédilection : la famille d’adoption que l’on se crée et dont les liens sont parfois plus forts que ceux du sang, l’Amour homosexuel, les mœurs des habitants de San Francisco, etc.
Ce roman réussit l’incroyable enjeu de garder un ton léger et humoristique, tout en abordant des thèmes graves comme la maladie, la séparation et la mort.
Une nouvelle aventure qui ne décevra pas les aficionados de la série !


Jeune fille d'Anne Wiazemsky,
Gallimard
Grâce au journal de bord que l’actrice a scrupuleusement tenu lors du tournage de Au hasard Balthazar, Anne Wiazemsky est parvenu à composé un roman d’une grande force évocatrice.
En 1965, alors qu’elle n’a que 18 ans, Anne Wiazemsky, petite fille de l’écrivain François Mauriac, rencontre le cinéaste Robert Bresson qui, sous le charme de la jeune personne, lui confie le rôle titre de son prochain film.
Anne est en classe de Première, cette première expérience cinématographique arrive comme une bénédiction et vient bouleverser sa morne existence bourgeoise. Jeune fille est le témoignage émouvant d’une jeune actrice qui raconte son travail avec Robert Bresson, cinéaste exigeant qui entretenait avec son “modèle” une relation toute particulière.
Ce roman est aussi le récit de l’éclosion d’une jeune femme qui, en l’espace d’un tournage, apprend son métier d’actrice et s’émancipe en tant que femme. Une lecture très agréable grâce au talent de l’auteure qui a su retrouver la fraîcheur d’expression de ses 18 ans.


Chaplin et les femmes de Nadia Meflah, 
Éditions Philippe Rey
Qui ne connaît pas la figure mythique de Charlot, ce personnage burlesque créé par Charles Chaplin dans les années 1910, lorsque le cinéma était muet et en noir et blanc ? Mais qui connaît la vie exceptionnelle de cet immense cinéaste ? Chaplin et les femmes est une biographie romancée, où l’auteure décrit avec précision, à grand renfort d’anecdotes et de citations, une destinée vouée passionnément au 7e art et aux... femmes ! En effet, Nadia Meflah, enseignante de cinéma et titulaire d’un diplôme de recherche universitaire, soutient la thèse que Charles Chaplin a intensément aimé le cinéma et tout autant les femmes, et que ces deux amours sont imbriquées. Grand séducteur, Chaplin s’est plu durant toute sa vie à mettre en scène ses conquêtes. À la fois modèles, créatures et projections fantasmées, les actrices chez Chaplin ont toutes à voir avec un certain genre féminin qu’il n’a cessé de sculpter, voire de détruire, tout au long de sa vie. Mais la femme qui influence le plus le cinéaste n’est autre que sa mère, Hannah, pauvre femme aliénée qui passa plus de temps à l’hôpital psychiatrique qu’auprès de son fils. Ce livre raconte aussi l’enfance misérable d’un saltimbanque livré à lui-même depuis le plus jeune âge, puis l’émergence et l’affirmation d’un grand artiste au service d’un art et d’une cause, celle de tous les opprimés : Chaplin n’a jamais oublié d’où il venait. Chaplin et les femmes est un beau livre qui ravira les amoureux du cinéma mais aussi les passionnés des destinées exceptionnelles ! 

Les Derniers Feux de Thomas B. Reverdy, 
Le Seuil
Les Deniers Feux est le troisième roman de Thomas B. Reverdy ; après La Montée des eaux et Le Ciel pour mémoire, il clôt brillamment un triptyque dédié à l'introspection et à l'émouvante éclosion d'un jeune écrivain.
Thomas, le narrateur, apprend par voie de presse le décès de son père. En vacances dans sa maison de famille, avec sa compagne, son fils et ses amis – cette solide famille qu'il s'est construite lui-même au fil des années – il décide de se rendre à l'enterrement en voiture : c'est la folle équipée ! 
Au cours de ce voyage, au gré de ses souvenirs épars, Thomas reconstruit sa vie passée tout en roulant vers l’orée de sa nouvelle vie en compagnie de ses proches.
L’écriture de Thomas B. Reverdy est une musique virtuose qu’on retrouve avec plaisir. Ses belles phrases, longues et sinueuses, prennent le temps de guider le lecteur dans des recoins sensibles inattendus. 
Et, au bord de la mer, face à l’immensité de la vie qui s’offre au narrateur, la fin du roman est bouleversante. 


Olivia par Olivia,
Stock
Olivia est une vraie curiosité : véritable classique de la littérature anglaise, il a été publié anonymement en 1949 par Hogarth Press, la maison d’édition fondée par Virginia et Leonard Woolf. Derrière le pseudonyme Olivia emprunté au personnage principal du roman se cache en fait Dorothy Bussy, la femme du peintre Simon Bussy. Le couple fréquentait le cercle d’intellectuels de Bloomsburry. La romancière est connue en France pour avoir été la grande amie d’André Gide avec qui elle a eu une longue correspondance. Olivia, pour sa version française, a été traduit par Roger Martin du Gard.
Olivia fait partie des romans de pension au féminin – et on pense forcément à la série des Claudine de Colette – dont le propos lesbien explicite peut étonner de nos jours. En suivant les pérégrinations de cette jeune fille en fleurs, l’auteur nous conduit avec justesse au plus près des émois sentimentaux de l’adolescence. 


À l’abri de rien de Olivier Adam, 
Éditions de l’Olivier
Dans son dernier roman, À l’abri de rien, Olivier Adam s’intéresse une fois de plus aux héros de la vie ordinaire, aux oubliés de la classe moyenne, ceux qui, face aux difficultés de tous les jours, tentent de rester dignes et de ne pas sombrer dans la morosité et le désespoir.
Marie n’a plus de travail, ses journées sont tristes, ses enfants et son mari sont les derniers fils qui la relient à la vie.
Un jour, la vie de Marie bascule lorsqu’elle rencontre les Kosovars , ces hommes qui ont quitté leur pays pour trouver une terre d’asile, un Éden à n’importe quel prix. Marie ne réfléchit plus, elle se lance à corps perdu dans le bénévolat, pour venir en aide à ces hommes qu’elle ne connaît pas mais dont la souffrance lui semble si familière. Marie ne sortira pas indemne de ce combat.
À l’abri de rien est un roman absolument bouleversant où l’auteur porte un regard juste sur l’oppression des exilés et rappelle la violence morale que subissent les plus faibles. Un livre tout simplement indispensable.


La Question humaine de François Emmanuel, 
Stock 
Ce roman est réédité à l’occasion de la sortie du film éponyme, réalisé par Nicolas Klotz, très remarqué lors du Festival de Cannes 2007. La Question humaine est un roman difficile à porter, car son sujet est compliqué et peut donner lieu à des polémiques. Un psychologue d’une grande entreprise découvre l’existence d’une machination psychologique dont le but est de conduire un haut responsable de la firme à la démence. Cette machination macabre est construite autour de l’idée que l’aliénation du monde de l’entreprise s’apparente à celle des fonctionnaires du Reich. C’est un livre dur, très stimulant, qui soulève beaucoup de questions morales. Un livre qui résonne péniblement en ces temps où les grandes sociétés automobiles françaises comptent de plus en plus de suicidés parmi leur personnel… 


L’Agent de liaison de Hélène Frappat,
Allia
Hélène Frappat, critique de cinéma et jeune écrivain (c’est son deuxième roman), s’amuse à brouiller les pistes de la narration classique en construisant son roman comme un puzzle. Une multitude de personnages, au destin improbable, se racontent tantôt à la première personne, tantôt à la troisième, sans que le lecteur sache vraiment si des liens les unissent. 
Au final, L’Agent de liaison est un roman ambitieux, écrit avec talent, qui ne livre pas toutes les clés de sa complexe et malicieuse construction pour notre plus grand plaisir. 


Le Journal de Yaël Koppman de Marianne Rubinstein, 
Éditions Sabine Wespieser
A trente ans passés, Yaël Koppman mène une vie banale de "célibattante" à Paris. Elle se lance pourtant dans un projet littéraire ambitieux : écrire la vie très romanesque d'Angelica Garnett, figure emblématique de "Bloomsbury", cercle d'intellectuels fantasques anglais des années 20. Dans ce récit qui ne manque pas de piquant ni d'humour, et grâce à un subtil jeu de miroirs, ce sont deux portraits de femmes modernes et en quête de repères qui nous sont offerts. 


Mangez-moi de Agnès Desarthe, 
Éditions de l’Olivier
Ce roman au titre si gourmand est un vrai délice ! Cordon bleu passionné, Myriam a la quarantaine et se lance dans une folle aventure : ouvrir un restaurant de quartier qui s’appellera « chez moi » car c’est aussi sa maison. A travers cette entreprise périlleuse, Agnès Desarthe peint, avec beaucoup d’humour, l’épanouissement d’une femme blessée grâce à la réussite d’un projet. Myriam cuisine comme on jardine, avec l’amour des matières et la magie des mélanges. C’est un roman dont on économise les dernières pages et qu’on ne veut plus quitter. L’auteure, qui publie des livres pour la jeunesse, signe ici une œuvre atypique et bouillonnante d’émotions : une vraie réussite !


Des Louves de Fabienne Jacob, 
Buchet-Chastel
Adèle, la narratrice des Louves a un don : « la faculté de deviner les corps m’est venue vers l’âge de dix ans, depuis elle ne m’a plus quittée ».
Toujours, elle guette le corps des autres, essaie de percer le mystère de ceux qui lui résistent. Son propre corps est l’objet de toutes les observations : l’adolescence et ses mutations, les bouleversements de la grossesse, la violence de l’accouchement et bientôt, les flétrissures de la vieillesse.
En décrivant les corps de façon crue et animale, l’auteure s’inscrit dans une veine littéraire très féminine et contemporaine. Le ton, imprégné souvent de dégoût, ne manque pourtant pas de poésie.


Vert venin de Ornela Vorpsi, 
Actes Sud
Vert venin forme après Le Pays où l’on ne meurt jamais (la jeunesse de la narratrice dans l’Albanie des années 70/80) et Buvez du cacao Van Houten ! (la tristesse de l’exil), l’ultime volet d’un triptyque dédié aux difficultés de vivre dans un pays occidental lorsqu’on a grandi en Albanie. Dans ce nouvel opus, qui se lit en une bouchée tant la lecture est fluide et enivrante, nous suivons les pérégrinations de la narratrice qui, pour voler au secours d’un ami qui a perdu le moral, se convainc de passer un bref séjour à Sarajevo. Ce retour aux Balkans n’est pas sans douleur pour la jeune femme qui vit à Paris et qui même si elle garde de profondes attaches avec sa culture d’origine, ne se sent pas moins « étrangère ».
Dans ce court roman, l’auteur brosse des portraits savoureux, elle évoque les difficultés et la culpabilité d’être une éternelle exilée ; et, un brin philosophique, confie son mépris pour l’ennui et l’inertie.
Nous sommes heureuses d’avoir rencontré Ornela Vorpsi au cours de la saison des Filles du Loir 2005/2006, et c’est avec un grand plaisir que nous poursuivons l’exploration de cette œuvre littéraire forte.