Delphine Wormser

Pinocchio de Winschluss,
Les requins marteaux

Les aventures du petit pantin de bois devenu enfant, écrite par Carlo Collodi à la fin du XIXe siècle, n’a cessé d’être une source d’inspiration pour de nombreux artistes, de Luigi Comencini en passant par Roland Topor. Aujourd’hui, c’est le 9e art qui s’empare de ce classique de la littérature enfantine. Mais, ne vous y trompez pas, l’adaptation de Winschluss n’est pas à mettre entre les mains de nos chères têtes blondes. Geppetto s’est mué en « inventeur diplômé » en mal de reconnaissance qui espère faire fortune en vendant son Pinocchio de fer à l’armée, le personnage de Jiminy – non plus cricket mais cafard dépressif – brille par son apathie, que son goût pour l’alcool entretient. Le ton est donné. On est loin, très loin de la mièvrerie de Walt Disney. 
Mais la « perversion » de cette fable enfantine n’a rien de gratuite, Winschluss livrant ici une critique acerbe et désenchantée du monde. Non content de détourner l’histoire de Collodi, Winschluss s’amuse à parodier les styles, des comics américains des années 1940-1950 aux crayonnés de fanzines faussement bâclé. Autant de ruptures graphiques qui montrent l’étendue de son talent. Le lecteur sera saisi par l’atmosphère glauque (souvent trash), l’ironie mordante et la cruauté de ce Pinocchio. Âme sensible et bien pensante s’abstenir !


Mao et Moi de Chen Jiang Hong,
École des loisirs
Chen Jiang Hong n’a que trois ans quand Mao lance la Révolution culturelle. Sa vie aurait pu être paisible mais elle doit faire face aux aléas tragiques de l’Histoire. L’auteur esquisse, dans cet album poignant, dix années de son enfance, de la déportation de son père à la mort du « Grand Timonier ». Cette page sombre de l’Empire du milieu est décrite au travers du quotidien familial et de la perception d’un enfant en train de se construire. C’est tout ce qui fait la force et la justesse de ce récit autobiographique, servi par de magnifiques illustrations sur papier de riz qui s’inscrivent dans la tradition picturale chinoise.


Dans la lune de Pierre Grosz, illustré par Cheng Jiang Hong,
Paris Musées
Certains albums illustrés destinés à la jeunesse ont le don de suspendre le temps et s’annoncent comme une parenthèse enchanteresse ; Dans la lune est de ceux-là. Quel enfant n’a jamais imaginé pouvoir attraper la lune et la faire sienne ? Voilà le rêve universel que nous raconte avec poésie et malice Pierre Grosz. Les peintures à l’encre de Cheng Jiang Hong servent magnifiquement cette invitation à la rêverie. Un album destiné à tous ceux qui aiment à retrouver le plaisir des fascinations enfantines.


Fritz Haber de David Vandermeulen,
Delcourt, coll. Images
L’histoire a oublié son nom mais ses découvertes ont tragiquement marqué le siècle qui vient de s’écouler. Fritz Haber, chimiste juif allemand né en 1868 à Breslau, mit au point les gaz Ypérite et Zyklon B. Il fut ainsi l’initiateur de la guerre chimique. David Vandermeulen s’attache dans cette bande dessinée, qui devrait compter cinq volumes, à retracer la vie de ce personnage tiraillé entre sa volonté d’assimilation et sa judaïté. L’auteur raconte, avec un sens aigu du romanesque, le parcours d’un homme rongé par l’ambition. Cette soif de réussite, l’élite intellectuelle et politique allemande, notoirement antisémite, lui somme de la ravaler. Fritz Haber choisit alors la conversion au luthéranisme, décision qu’il tait à nombre de ces amis, dont Albert Einstein. La Première Guerre mondiale lui offre bientôt l’occasion de démontrer aux yeux de tous la virulence de son nationalisme.
David Vandermeulen, mu par une volonté de rendre toute la complexité de l’époque, dépeint, au-delà de ce personnage trouble et troublant, la genèse du mouvement sioniste et l’engrenage qui conduit à la Grande Guerre. Il ancre ainsi cette biographie dans l’histoire. Ce récit passionnant est servi par de magnifiques lavis sépia, “couleur du temps”, au réalisme saisissant.


Je voudrais pas crever – Poèmes illustrés en hommage à Martin Matje de Boris Vian,
Les allusifs
C’est l’histoire d’un poète et c’est l’histoire d’un illustrateur... Mais ce n’est pas une histoire qui se termine avec un beau et mariage et des enfants à la clé. C’est plutôt une histoire triste car le poète, comme l’illustrateur, meurt à la fin. Le poète le sait (il a décrété depuis toujours qu’il n’aurait jamais 40 ans), l’illustrateur n’a pas le choix... C’est l’histoire de Boris Vian qui donne sa vision si propre de la mort dans Je voudrais pas crever, un recueil de poèmes, et celle d’une vingtaine d’illustrateurs qui rendent hommage à l’un de leur pair (voire à l’un de ses frères, pour Jean-François Martin) : Martin Matje.
Le résultat est un livre magnifique. Il commence par la préface de l’ami – André Marois, écrivain québécois – et se poursuit avec les illustrations d’autres amis, en passant par quelques illustrations poignantes de Martin Matje lui-même qui, se sachant malade, fait parler ses crayons...


Turkey Comix n°16, ouvrage collectif
The Hoochie Coochie 
Turkey Comix, revue de bande dessinée qui a été distinguée lors du dernier festival d’Angoulême, insuffle aux lecteurs avides de découvertes une bouffée d’air frais revigorante. La revue s’ouvre sur un manifeste pamphlétaire et ambitieux, signé Gotpower, dans lequel est dénoncé le caractère policé et formaté du paysage éditorial du 9e Art. Ouvrage collectif,Turkey Comix met en lumière des univers graphiques éclectiques et révèle l’imagination fertile de ses participants. La poésie et l’onirisme des Géants, série de dessins pleine page de Christopher Hittinger, retiennent longtemps l’attention du lecteur qui plonge avec délectation dans la rêverie ouverte par ces illustrations. Dans la même veine,Les monstres de la tête de Tarabiscouille rendent compte avec brio et humour des peurs enfantines. 
Turkey Comix est à mettre entre les mains de tous ceux qui veulent soutenir les débuts prometteurs d’une jeune maison d’édition associative, The Hoochie Coochie. La couverture gravée et imprimée à la main sur du papier Canson ajoute au charme de la revue. Longue vie et bonne route à ce projet éditorial !


L’Homme-Bonsaï de Fred Bernard et François Roca, 
Albin Michel Jeunesse
L’Homme-Bonsaï est bien plus qu’une légende de marins comme le laisserait à penser la première illustration de ce livre. En l’espace d’un instant, le lecteur est plongé dans la pénombre du « Homard manchot », attablé aux côtés d’un vieux loup de mer, le capitaine O’Murphy. Casquette bleue marine vissée sur la tête, le regard sombre et aiguisé, il est entouré de matelots qui délaissent leur verre de rhum pour mieux boire ses paroles. Un matin d’avril 1894, après avoir essuyé une terrible tempête, le capitaine O’Murphy se retrouve nez à nez avec un bateau à la dérive au milieu duquel trône un arbre gigantesque. Poussé par la curiosité, il décide de jeter l’ancre à proximité de ce « vaisseau arborescent ». Arrivé sur le pont, une voix l’interpelle. C’est celle d’Amédée le Potier, devenu mi-homme mi-arbre, après que le capitaine Stroke l’eut abandonné seul sur un îlot perdu en mer de Chine. Heureux de retrouver la compagnie des hommes, Amédée conte son histoire au capitaine…
Servi par la plume alerte de Frédéric Bernard et les magnifiques peintures pleine page de François Roca,L’Homme-Bonsaï mêle, sur fond de poésie douce-amère, récit de piraterie légendaire et tragédie. Au-delà du plaisir de l’aventure, ce livre pousse le lecteur à s’interroger sur le sens de l’existence – la vie ne vaudrait-elle d’être vécu que parce qu’elle a une fin ? –, l’unité du vivant – Amédée le Potier, devenu homme-arbre, prend racine dans les flots de l’océan –, et le besoin impérieux de la transmission. 
Postcriptum : Quel alibi formidable que d’avoir près de soi un petit d’homme haut comme trois pommes pour découvrir un tel chef d’œuvre !


Le Grand Autre de Ludovic Debeurme, 
Cornélius
Le Grand Autre plonge le lecteur dans un univers fantasmagorique où se mêlent rêveries enchanteresses et visions cauchemardesques. Ludovic Debeurme couche sur le papier les angoisses et les fantasmes d’un jeune adolescent, Louis. Sa jambe en titane et ses lunettes aux verres déformants en font, aux yeux de ceux qui le côtoient, un "Grand Autre" monstrueux et énigmatique. Ces différences achèvent de le rendre hermétique au monde qui l’entoure. Louis s’invente alors une autre réalité peuplée d’insectes, d’oiseaux et de créatures anthropomorphes. Deux femmes, sa grand-mère et la belle Célia, sont le point de jonction entre le monde de Louis/Ludovic et la « normalité ». Les illustrations saisissantes de Ludovic Debeurme donnent chair aux maux de l’esprit de cet être en devenir. Le lecteur n’a plus qu’à se laisser porter par l’onirisme poétique, bouleversant et cruel, de cette exploration intérieure singulière et souvent déroutante. 
Le Grand Autre est le troisième ouvrage que Ludovic Debeurme, auteur de bande dessinée talentueux et hors norme, publie chez Cornélius. Une fois de plus, la rigueur et la qualité du travail de cet éditeur atypique sont au rendez-vous. Un grand format qui sert à merveille l’illustration, un papier épais que l’amateur de bel ouvrage appréciera. 


Massacre au pont de Nogunri de Park Kun-woong,
Vertig Graphic
L’histoire débute le 25 juin 1950. Deux enfants jouent innocemment le long d’une rivière lorsque la pluie commence à tomber. Bientôt, le bruit sourd des bombardements remplace celui de l’orage. Les troupes nord-coréennes envahissent la Corée du Sud. S’en est fini de la sérénité des premiers dessins qui rappellent l’art de l’estampe. La guerre éclate, jetant sur les routes des milliers de civils apeurés. Pour plus de quatre cents d’entre eux, l’exode vers le sud va se muer en un terrible massacre. Sous le pont de Nogunri, entre le 26 et le 29 juillet 1950, les soldats américains, hantés par la figure du traître nord-coréen, se livrent à une interminable tuerie. Dans une chaleur suffocante, les civils réfugiés sous les arches du pont tombent un à un sous le feu des mitraillettes US. 
L’auteur réussit à rendre jusqu’à la nausée le calvaire enduré par ces centaines d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards. Témoignage d’une violence inouïe, Massacre au pont de Nogunri révèle l’atrocité, la peur, la souffrance, la déshumanisation inhérentes à toutes les guerres. Le devoir de mémoire accompli par l’auteur de cette bande dessinée offre une voix déchirante aux civils disparus.


Fonds de pension, piège à cons ? Miracle de la démocratie actionnariale de Frédéric Lordon,
Raison d’agir Éditions
Voici un titre d’ouvrage qui sonne comme une provocation mais dont le contenu est loin d’être farfelu. Frédéric Lordon est chercheur en économie au CNRS, un électron libre, une sorte de figure dissidente. Dans ce petit opuscule, il retrace l’histoire récente de la déréglementation et de la financiarisation de l’économie. Il pointe ainsi les aberrations et les dangereuses dérives du système économique capitaliste qui n’aurait aujourd’hui pour finalité que d’engranger des profits, creusant ainsi le fossé entre les grands actionnaires et un salariat trop souvent victime de l’avidité des premiers. Frédéric Lordon plaide ici pour un retour à « l’éthique du capitalisme » et une « économie humaniste » qui place l’homme au centre de ses préoccupations. Une lecture salutaire qui réveille l’esprit ! 

Le mur. Mon enfance derrière le rideau de fer de Peter Sis, 
Grasset
Peter Sis vit le jour en 1949, un an après le « coup de Prague », qui vit la Tchécoslovaquie contrainte par les chars du régime stalinien de se ranger du côté des « démocraties populaires ». Peter Sis raconte, en images et en mots, le récit de son enfance et de son adolescence sous ce régime totalitaire. Les illustrations aux traits quasi enfantins et l’utilisation de la bichromie noir et rouge mettent en évidence, par un jeu de contrastes saisissant, la privation de libertés et la soumission de l’individu à l’idéologie d’État. La liberté qu’on lui refuse, Peter Sis va la puiser dans son imaginaire. Du dessin et de la musique jaillissent la lumière et les couleurs. Un ouvrage qui sonne comme un hymne à la puissance libératrice et salvatrice de la création et qui rappelle que l’art est aussi une forme de résistance. 


Manifeste du Tiers paysage de Gilles Clément,
Sujet/Objet Éditions
Gilles Clément est un frondeur, un libertaire, un insoumis comme l’atteste son refus d’honorer les commandes de l’Etat depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de la République. Homme aux talents multiples, il est à la fois jardinier, paysagiste, essayiste et professeur à l’École Normale Supérieure du Paysage. Dans ce Manifeste du Tiers paysage, Gilles Clément affirme le droit à l’existence des « délaissés » contre les thuriféraires de l’aménagement. Les « délaissés », qui constituent le Tiers paysage, sont des espaces anciennement exploités par l’homme puis abandonnés. Au sein de ces espaces, l’évolution du paysage appartient à la seule nature. Pour l’auteur, le Tiers paysage est un espace refuge de l’extraordinaire profusion de la vie et doit donc être préservé.
Le propos de l’auteur, souvent complexe mais emprunt de poésie et d’humanisme, est ouvertement politique. Le Tiers paysage, espace non productif, qui ne sert à rien, doit être considéré comme une richesse. Son propos peut se résumer à cette maxime : « Instruire l’esprit du non-faire comme on instruit celui du faire ». Paroles à méditer dans un monde où le droit au non-aménagement et à la diversité peut apparaître pour beaucoup comme une aberration. 


Le Pavé de Paris d'Emmanuel Guibert,
Futuropolis
Drôle d’objet que ce livre à la forme cubique qui exhume de l’agitation parisienne des tranches de vie dont l’auteur a été le témoin au cours de ses pérégrinations dans la capitale. Passeur invétéré de l’histoire des autres – Le Photographe,La guerre d’Alan – Emmanuel Guibert nous livre, tel un « agent secret parisien planqué parmi les touristes », une vision personnelle, amusée et sensible, de ses rencontres fortuites, faites au hasard des rues. Un vent de poésie et d’humour souffle sur le Pavé de Paris où récits et dessins alternent. Un bel ouvrage où s’exprime toute la virtuosité du dessinateur polymorphe qu’est Emmanuel Guibert. 


Le greffier de Joann Sfar, 
Collection Shampooing, Delcourt
Avec une plume acérée et souvent drolatique, Joann Sfar a suivi et consigné le déroulement du « procès Charlie Hebdo » en février dernier. Le rédacteur en chef du journal, Philippe Val, est alors assigné devant la 17ème Chambre du Tribunal de grande instance de Paris pour avoir publier des caricatures de Mahomet jugées injurieuses et offensantes par les plaignants. Joann Sfar a réussi à saisir sur le vif l’intensité de certains témoignages, comme celui d’Elisabeth Badinter, et à rendre compte de l’éloquence des plaidoiries de l’avocat de Charlie Hebdo, Georges Kiejman. Entre chronique judiciaire et réflexions personnelles, Joann Sfar renoue, dans Le Greffier, avec l’intelligence et l’humour corrosif du Chat du rabbin. Il rappelle à notre bon souvenir, sans volonté moraliste ni édifiante, quelques valeurs inhérentes à notre démocratie. Loin de la vacuité des propos médiatiques ayant entouré l’audience, l’auteur/dessinateur révèle avec brio les enjeux de ce procès. 


Mal de pierres de Milena Agus,
Éditions Liana Levi
Ce roman au titre énigmatique, Mal de pierres, est un court récit dont la narratrice, petite fille du personnage principal, évoque le souvenir d’une grand-mère, éternelle amoureuse prisonnière d’une « folie » diffuse. Rejetée par les hommes que ses écrits érotiques et son « âme démoniaque » font fuir, cette femme finit par prendre mari. Un mariage de raison où l’amour n’a pas sa place. 
Deux voix – celle de la narratrice et de sa grand-mère – se mêlent dans ce roman qui ne révèle qu’à la toute dernière page la vérité d’un être, d’une femme lumineuse et fantasque. Une « biographie familiale », fragmentaire et polyphonique, qui touche par sa liberté de ton et sa délicatesse.


Organes de Marie-Hélène Lafon,
Éditions Buchet-Chastel
Les douze nouvelles dont se compose Organes ont le charme suranné des années soixante soixante-dix, d’une France rurale qui n’est peut-être déjà plus. Comment s’épanouissent des êtres à peine sortis de l’enfance dans un microcosme provincial et paysan ? 
Marie-Hélène Lafon dépeint par petites touches subtiles empreintes de sensualité les rites à la fois religieux et symboliques qui accompagnent cet âge de l’entre deux qu’est l’adolescence. L’auteur dit le poids des traditions et des conventions familiales parmi les gens de peu, paysans ou petits commerçants. Le lecteur pénètre dans l’intimité d’univers féminins – une cuisine, l’arrière boutique d’une « boucherie-charcuterie-salaisons » – où la beauté virginale de jeunes filles qui s’éveillent au corps et à ses plaisirs tranche avec les silhouettes empesées, fatiguées des femmes qui les entourent. L’auteur pose un regard acéré, tantôt attendri souvent incisif, sur les personnages dont elle décrit avec minutie des fragments de vie. La communion qui « […] coûte chère. On a des invités, la famille uniquement, vingt deux personnes dont sept enfants, et le curé […] ». Le rituel de ces femmes, trois sœurs, au corps lourd et besogneux réunies autour de leurs « mazagrans modernes, à la mode » remplis de café trop fort : « Les femmes sont assises sur les bancs, dans la cuisine. Leurs corps ne pourraient pas être ailleurs, dans une salle à manger, ou un salon, sur une bergère sur un sofa, pas dehors sous la glycine pas dans un jardin l’été ni sur une terrasse, ces femmes n’ont pas des corps pour ça, pour l’été les jardins les terrasses. Elles ont des corps pour l’ombre, l’hiver et les cuisines, elles ont de vastes corps domestiques que plusieurs enfants ont traversés. » Le temps est ici comme suspendu, figé. Immobile pas tout à fait, car l’auteur s’attache à évoquer les imperceptibles changements, les mutations – l’arrivée de la télévision en couleur, la libéralisation des mœurs – qui traversent et bousculent ce pays, cette paroisse ou cette commune à l’horizon trop étroit, cloisonné.
L’écriture de Marie-Hélène Lafon est créatrice d’images, peinture des sensations. L’auteur sait se fondre dans la peau de ses personnages et pénétrer au plus profond de leur intimité. Elle exprime les impressions des corps, s’attache aux gestes. Ce côté charnel, quasi organique traverse l’ensemble du recueil. Il atteint son paroxysme dans « l’hygiène », court récit de six pages à peine, où les frustrations, la perversité de Sœur Paule Marie, préposée à la surveillance des douches d’un internat de jeunes filles, sont mises à nu alors que se révèle, sous son regard à la fois concupiscent et ulcéré, la sexualité de ses jeunes pensionnaires : « A quinze ou seize ans, en seconde ou en première, leur poil est venu au ventre, sous les bras, la poitrine est à bloc, elles sont prête pour la gaudriole, équipées, elles ont tout, elles ne pensent qu’à ça, recevoir le mâle, elles en sont enragées, elles essaient des choses, entre elles ».


Pandora, la première femme de Jean Pierre Vernant,
Bayard/BNF
Dans un style alerte et simple, Jean Pierre Vernant, universitaire singulier, raconte tout en l’expliquant le mythe grec de Pandore, femme originelle par qui tous les malheurs arrivent…
A la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de la philosophie, cet helléniste de renom - bientôt centenaire - met ici son érudition à la portée de tous, confirmant ainsi son talent de vulgarisateur.


Sur les traces de Nives de Erri de Luca,
Éditions Gallimard
L’écrivain a suivi l’alpiniste Nives Meroi, première femme à avoir tenté l’ascension des huit sommets de plus de 8000 mètres, dans l’une de ses marches himalayennes. Réfugiés sous une tente au cours d’une tempête le dialogue se noue. Ce récit est tiré de cet « échange au sommet ».
Ils évoquent, de manière singulière et personnelle, la solitude salvatrice de la marche, le retour à une humanité primitive, originelle, le caractère transcendant de la montagne, de cet entre-deux à mi-chemin du Ciel et de la Terre.
Des pages d’une poésie rare.


Les sous-sols du Révolu de Marc Antoine Mathieu,
Éditions Futuropolis/Musée du Louvre
Marc Antoine Mathieu nous entraîne dans les profondeurs d’un monde obscur et étrange : les sous-sols d’un musée labyrinthique, le musée du Louvre. Il nous invite à suivre les pas d’Eudes le Volumeur, expert chargé de recenser l’incommensurable.
L’auteur relève avec brio le défi lancé par les éditions du Musée du Louvre : un graphisme étonnant fait de jeux d’ombres, un discours sur l’art d’une grande intelligence, des dialogues à l’humour subtil… La perle de cette rentrée BD.


NonNonBâ de Shigeru Mizuki,
Éditions Cornélius
Le jeune Shigeru, cancre notoire à l’imagination vagabonde et fertile, se nourrit avec délectation des histoires de la vieille NonNonBâ. Mémoire vivante et vivace de l’animisme et des légendes populaires japonais, NonNonBâ apprend à son jeune protégé à reconnaître et à comprendre les créatures surnaturelles, les Yokaï, qui peuplent l’univers des hommes. La connivence et la sagesse de NonNonBâ vont aider Shigeru à surmonter les tourments et les épreuves de la vie.
L’auteur dresse ici une galerie de portraits émouvante et parfois déjantée. Le côté doux dingue, poétique et nonchalant du père de Shigeru insuffle à cette BD une vitalité revigorante. Au-delà de ses souvenirs d’enfance, Shigeru Mizuki rend compte des changements qui traversent alors le Japon des années 30 : la montée du nationalisme et les débuts de la modernité. Une lecture réjouissante !