Entretien avec Armand de Saint Sauveur

Les années de formation

J’ai découvert le monde de l’édition de manière très simple, car je n’avais jamais prémédité de faire ce métier. Il s’est trouvé que vers l’âge de dix-neuf ans, on m’a proposé de travailler comme lecteur dans une jeune maison d’édition qui se créait à l’époque : les éditions Florent Massot. J’ai accepté immédiatement cette offre – suite logique pour l’étudiant en littérature que j’étais. J’ai ainsi commencé à lire des manuscrits pour cette maison qui commençait à faire parler d’elle. Je suis donc tombé dedans assez jeune et finalement, je n’en suis jamais vraiment sorti !
Pendant quelques années, j’ai fait plusieurs stages, dans d’autres maisons, dont une passionnante expérience aux éditions Stock. Déjà, chez Massot, on avait contribué à l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs, qui a – sinon fait école – du moins marqué les années 1990 par une écriture relativement nouvelle. Ils ont ensuite pour la plupart essaimé dans d’autres maisons d’éditions dans les années 1990-2000. Peu après, j’ai été parmi les tout derniers à partir faire mon service militaire, comme certains le faisaient encore à l’époque. J’ai alors travaillé dans un centre culturel en Asie du Sud-Est et en rentrant, je n’étais pas du tout certain de retravailler dans l’édition. Finalement, on m’a proposé de travailler aux éditions Autrement, pour suivre les collections « Littératures » et « Roman d’une ville ». Le monde de l’édition m’a rattrapé au moment même où j’hésitais à y revenir. Après deux ans passés là-bas, j’ai créé les éditions Intervalles en 2005. 

La création des éditions Intervalles

Je suis parti d’un constat paradoxal : on disait depuis quelques années que la littérature française était un peu franco centrée et en même temps, jamais autant de littérature étrangère n’avait été publiée. Je trouvais qu’il y avait là une ambiguïté assez étonnante. J’avais envie, d’une manière générale, d’excentrer les points de vue. C’est d’ailleurs sans doute l’aspect qui représente le mieux l’ensemble des livres que j’ai publiés. Cela m’intéresse d’entendre l’avis d’un américain sur l’Iran d’aujourd’hui, d’un anglais sur l’Afrique… Les premiers livres ont ainsi tout naturellement fait la part belle au récit de voyages.
Ce genre littéraire, jadis assez traditionnel dans sa forme, est devenu, à l’heure où beaucoup de médias rendent compte de ce qui se passe dans le vaste monde à l’aide d’autres moyens (l’image, le son) me semblait pourtant la littérature la plus créative, celle qui prenait justement acte de cette évolution des médias en général et de la nécessité, donc, pour de tels récits, de réinventer une forme nouvelle. Le récit de voyage peut ainsi chercher à faire passer autre chose que ce que nous relatent les médias (cinéma, radio, Internet, télévision). Les premiers textes que j’ai publiés ont, je crois, en commun d’interroger cette voie nouvelle dans la littérature de voyage.
Le nom de la maison d’édition n’a pas été choisi par hasard et répond à cette intention d’explorer ce qui se passe entre deux espaces, deux points de vue, deux personnes. La rencontre des cultures était un thème qui m’était cher depuis longtemps.

Les affinités secrètes

Il y a beaucoup d’éditeurs que j’admire, mais je n’aime pas citer de noms, tout simplement parce que cela serait forcément réducteur et que j’en oublierais. Je lis le travail de beaucoup d’éditeurs avec plaisir et intérêt, qu’ils soient ou non parmi les plus célèbres. Un grand nombre d’éditeurs, en tant que personnes, sont pour moi comme des modèles. Mais une fois qu’on a dit cela, on n’a pas dit grand-chose ! Je ne peux pas me comparer à un éditeur du groupe Hachette ou même de Gallimard, qui n’a ni les mêmes moyens, ni les mêmes contraintes que moi. Je pourrais effectivement me comparer à certaines petites structures, mais pour ce qui est des grandes figures de l’édition, elles sont les mêmes pour à peu près tout le monde. Qui, dans ce métier, n’admire pas des éditeurs comme Christian Bourgois, Maurice Nadeau, Jean-Jacques Pauvert, Jérôme Lindon, pour n’en citer que quelques-uns ? Tout éditeur, petit ou grand, s’il a une vraie conscience de la durée de vie d’un livre, et qu’il se pose vraiment pour chaque livre la question de sa nécessité et de sa pertinence, est nécessairement un éditeur que j’aime et que j’admire. 

Les éditions Intervalles de A à Z 

La composition de l’équipe éditoriale est assez variable. En ce moment, nous sommes deux, moi-même et Élisabeth Rapp, l’attachée de presse. Le reste de l’activité est réalisé à l’extérieur. Je travaille assez régulièrement avec les mêmes intervenants. Les correcteurs par exemple, travaillent en général sur deux à cinq livres par an. La structure de la maison pourrait se résumer ainsi : « Small is beautiful ».
En littérature, le plus petit tirage a dû s’élever à 2000 et le plus gros à 10000. Heureusement, nos plus gros tirages correspondent aussi aux ouvrages qui se sont le mieux vendus, comme La fin est mon commencement de Terzani (publié en coédition avec Les Arènes en juin 2008 et qui sort en poche chez « Points Seuil » en avril 2010), ou 1421,L’année où la Chine a découvert l’Amérique de Gavin Menzies (ouvrage à dimension sensationnelle sur l’histoire des grandes découvertes sorti à l’été 2007), qui ont tout deux dépassé les 7000 exemplaires. Preuve que si le succès demeure parfois un mystère, cela n’empêche pas la réalité de se conformer parfois à des convictions fortes.
La majorité des livres en littérature ont été publiés dans un format 12,5/19, qui correspond à un format que certains appellent parfois le semi poche. Mais le poche stricto sensu ce n’est pas du tout mon métier. Je laisse à d’autres le soin de choisir dans mon catalogue ce qu’ils veulent composer en poche et j’ai d’ailleurs déjà la chance de négocier plusieurs droits en poche avec des éditeurs de ce domaine. Je n’ai jamais travaillé dans ce secteur très particulier de l’édition par le passé et considère qu’il s’agit vraiment d’un métier en soi, impliquant une économie, un marketing et un public différents. Au départ, par le choix de ce format, mon intention était que l’objet livre ne soit pas trop imposant. Le choix d’un format relativement réduit découlait de ma volonté de faire du livre un objet facile à appréhender.
Distributeur : Les Belles Lettres
Diffuseur : CED

J’ai fait appel à au moins cinq imprimeurs français différents, en France, en Belgique, en Angleterre, etc., selon le format, le nombre de pages, le type de couverture.
L’esthétique des couvertures témoigne d’une cohérence de la ligne éditoriale en littérature, qui permet d’identifier rapidement les ouvrages en librairie. Cette cohérence me semble essentielle tant pour l’identité de la maison elle-même que pour sa visibilité en librairie.

L’avenir incertain des petits éditeurs

Il y a une telle disproportion entre les petits et les gros éditeurs que nous ne nous sentons pas très puissants. Cependant, nous restons relativement unis. Quand une maison définit une ligne éditoriale assez clairement, elle n’a pas tellement de concurrents, plutôt des confrères. Aussi ai-je un sentiment profond de confraternité. Certes, nous traversons aujourd’hui une période difficile, mais après tout, le monde de l’édition n’a jamais été si facile que cela. On peut éventuellement parler d’un « âge d’or », jusque dans les années 1980, où les ventes moyennes par titre étaient peut-être supérieures à ce qu’elles sont aujourd’hui. Cependant, depuis que je travaille dans l’édition, le mot « crise » est prononcé au moins une fois par an. Il vaut mieux être très impliqué dans ce métier, en ne comptant ni son temps, ni son énergie. Il existe parfois une vraie solidarité entre les petits éditeurs. En France, la petite édition existe et bénéficie d’une bonne visibilité, grâce à des libraires qui cherchent à promouvoir les petits autant que les grands, et qui ne fonctionnent pas uniquement en terme de rentabilité avec les dix ou vingt best-sellers du moment. Heureusement, il existe en France un tissu de libraires, de bibliothécaires, de journalistes, d’associations, qui promeuvent l’ensemble de la production éditoriale. Cela permet une diversité à mon sens indispensable. Celle-là même qui a été quelque peu perdue sous d’autres latitudes, notamment dans le domaine anglo-saxon. Depuis le phénomène de concentration observé dans le secteur de la librairie anglaise, et l’essor des chaînes qui en a découlé, le monopole des grands groupes s’est ensuite attaqué à l’édition indépendante, qui est actuellement réduite à une peau de chagrin. Ce dont nous sommes, fort heureusement, encore protégés en France. 

Le travail avec les traducteurs 
Pour certains, il s’agit d’une collaboration de longue date. Je conçois un peu chaque choix de traducteur comme un casting, c’est-à-dire qu’il s’agit de trouver le traducteur idéal pour chaque ouvrage. Cela n’est pas toujours facile. Il y a par exemple des livres dont j’ai acheté les droits il y a deux ou trois ans, mais que je n’ai pas encore fait traduire. Cela reste comme du cousu-main. J’aime que le traducteur se sente vraiment impliqué dans son travail, que cela évoque quelque chose de supplémentaire, au-delà d’un travail au sens strictement laborieux du terme. Je finis par avoir mes habitudes avec tel ou tel traducteur, et je sais d’avance lequel correspondra le mieux à tel type d’ouvrage, tel niveau de langue, de ton ou de rythme particulier. Plus le temps passe et plus c’est facile. J’ai principalement fait traduire des textes anglo-saxons mais ai aussi commencé à explorer d’autres domaines – sont déjà édités : deux italiens, une norvégienne, des russes et un Bulgare bientôt –

Le choix des textes

Il peut m’arriver d’acheter les droits d’un livre déjà publié à l’étranger, mais il peut aussi bien s’agir d’un manuscrit encore non publié. Le fait qu’un livre soit publié à l’étranger n’est pas un critère suffisant pour juger de sa qualité. Si un bon manuscrit est en cours de publication ou qu’il n’a même pas été publié, pourquoi ne pas le traduire ? J’ai même un exemple assez amusant concernant un des premiers livres que j’ai publié, intitulé Douze histoires cul sec de Anthony James Perry. C’est l’histoire d’un jeune américain qui a passé six ans en Russie, et qui raconte la Russie extravagante des années 1990. Ce livre a été publié une première fois en Russie par un éditeur russe… en anglais ! Ce qui vous donne une idée du mince public auquel il s’adressait. Dans son pays, aux États-Unis, il n’avait pas d’éditeur (et n’en a toujours pas). Le fait que ce livre, iconoclaste et hilarant, portant un regard intelligent et singulier sur la Russie contemporaine, n’ait pas trouvé d’éditeur dans son pays est révélateur. Quand je l’ai découvert, ce fut un coup de cœur immédiat et je me rappelle l’avoir lu d’une traite. Je suis heureux d’avoir pu le publier en mars 2006. 
Il arrive très souvent que des traducteurs viennent me proposer des textes. Alors, j’ai tendance à considérer le traducteur en question comme le dépositaire moral de l’ouvrage en question. Pour choisir les livres étrangers non traduits en français, je me penche aussi sur les catalogues de quelques maisons d’éditions étrangères de qualité, et elles sont nombreuses. Je profite également des rencontres comme celles de la Foire de Francfort, des expériences passées avec des éditeurs étrangers, des agents qui eux-mêmes me font des propositions. Sachant que plus un éditeur étranger ou un agent connaissent ma ligne éditoriale, plus ils vont proposer des textes que je suis susceptible d’accepter. J’en connais quelques-uns dont les propositions m’intéressent presque une fois sur deux. Ils ont bien compris le type d’ouvrage que je recherchais. Cela permet d’économiser beaucoup de temps, ce qui n’est pas négligeable puisqu’une journée n’est pas extensible et qu’on ne peut malheureusement pas lire autant qu’on le voudrait. 
Je lis en anglais et en espagnol. Il y a quelques années, j’avais encore des notions de chinois, mais je manque malheureusement de pratique. J’ai aussi quelques solides notions de malais-indonésien que j’ai appris sur place, et comprends à peu près correctement l’italien.
Le cœur du métier reste de lire ce qu’on reçoit. Je reste donc toujours très curieux de ce que les manuscrits envoyés par la poste peuvent contenir. Qui sait, peut-être une nouvelle voix, un nouvel univers ? Mais je suis vite débordé, c’est pourquoi je me fais parfois aider par des lecteurs, tout en préservant le piquant de l’excitation, lorsque de nouveaux manuscrits arrivent. Quand on a créé la maison, il n’en arrivait pas tous les jours. Maintenant c’est quotidien, et il n’est pas rare d’en recevoir plusieurs par jour. Il faut prendre le temps de tout regarder car c’est aussi là que l’on trouvera les perles de demain.
Stricto sensu je n’ai jamais publié de manuscrits arrivés par courrier. Mais je suis en ce moment en train de réfléchir à une nouvelle collection pour l’an prochain, dans le domaine français et pour laquelle j’ai déjà deux ou trois choses arrivées par la poste que je pourrais publier. Oui, cela peut arriver. Par exemple, sur plusieurs centaines de manuscrits que j’ai reçus depuis presque quatre ans, il y a environ une dizaine de manuscrits qui sont vraiment à la limite de la publication, ou bien leur auteur, avec un autre texte. Cela ne s’est pas fait parce que cela ne me correspondait pas sur le moment, alors que j’avais cru repérer un talent – qui d’ailleurs pour certains ont étés publiés ailleurs. On reçoit parfois des choses intéressantes par la Poste ! Il y a deux semaines encore, j’ai reçu un texte que j’ai dévoré en une soirée. Je l’ai lu le jour même, et l’auteur était très surpris d’avoir une réponse aussi rapidement. C’est aussi une des différences principales entre les petites et les grandes maisons, qui ont parfois des processus de lecture un peu plus organisés, hiérarchisés, donc plus lents. Les petites structures ont ainsi l’avantage d’être très réactives sur certains manuscrits.

 

Une maison sans collection

Je publie moins d’ouvrages de photographie aujourd’hui, car nous avons choisi de mettre un peu le frein sur ce domaine d’activité. Au début, nous en avons publié beaucoup, mais je n’aime pas tellement le terme de collection et je ne l’emploie pour aucun des livres qui sont parus. De même que je mentionne très rarement le genre sur la couverture, ce qui relève d’un choix assumé. Si nous avons publié des livres de photographie, c’est parce que je considère que celle-ci fait partie de la culture contemporaine et qu’elle a aussi des choses à dire sur les cultures étrangères. Nous avons eu la chance de travailler avec certains grands photographes. Sachant que le marché du livre d’art est encore assez réduit et que même en se faisant distribuer à l’international et en faisant des versions parfois bilingues, cela reste difficile. Cette année, je n’en ai publié qu’un seul qui a heureusement été un succès, Le travail révélé, Regards de photographes, paroles d’experts sous la direction de Sophie Prunier-Poulmaire. J’en ai un ou deux en chantier pour l’année prochaine, mais il s’agit toujours de livres sur lesquels pèse un risque économique important, et qu’il reste périlleux de publier. Pourtant, je crois fortement au développement du public d’ouvrages de photographies. 

Les expositions n’ont jamais été aussi pleines et il existe une vraie culture de l’image qui continue de se développer. Bientôt sans doute, on enseignera de façon plus courante la photographie à l’école. Cela dit, les coûts d’impression de ce type de livres sont très élevés. Quand on sait que pour un livre de littérature, le montant s’élève à environ un ou deux euros à l’unité, pour les livres de photographie, le montant est de l’ordre de quatre à sept ou huit euros ! Forcément, cela se répercute sur le prix de vente. Idéalement, un livre, même illustré, doit être accessible au plus grand nombre et non pas destiné à un public favorisé qui a les moyens d’acheter des objets chers. Rien n’est moins évident que de résoudre cette problématique entre le prix de vente et le coût de fabrication d’un ouvrage illustré.  

Si, avec le temps, certains livres deviennent plus ou moins « collector » comme on dit, il n’en reste pas moins que la photographie traverse aussi une crise majeure, malgré les prix de certains tirages qui peuvent augmenter dans les ventes. La plupart des agences photo – même les plus connues et les plus anciennes – sont en difficulté. Certaines ont engagé une réflexion en profondeur sur la nature même de leur métier, sur leur évolution, à la fois sur le numérique et la formation instantanée. Cela devient compliqué de continuer à faire du reportage au long cours. Malgré cet effet de valorisation de la photo en tant qu’objet, il s’agit d’une période relativement difficile pour les photographes et les agences. On l’a vu récemment avec la crise de l’agence Capa.

… et sans frontière entre les genres

Je ne mets pas de genre à part. Si je prends par exemple deux livres assez éloignés dans leur forme, l’un sur l’Irak de Ǻsne Seierstad, reporter norvégienne que j’ai publié il y a deux ans,Cent jours à Bagdad, et le roman Twelve Bar Blues de Patrick Neate, les deux parlent à leur manière du monde d’aujourd’hui. Ils ont tous deux des choses essentielles à dire, pour l’un sur un pays, un régime politique, le regard qu’on peut porter sur la guerre ; et l’autre sur l’Afrique et la pauvreté dans les grandes villes aujourd’hui. Ils sont très proches dans leurs propos, et invitent à s’ouvrir au monde avec des yeux neufs. Cela ne tient pas au genre, l’un étant purement romanesque et l’autre plus proche de l’essai, en tout cas du reportage littéraire. Ils partagent cependant une approche commune, une vision commune des grandes questions de notre temps.
Je laisse à d’autres le soin de défricher le champ de la poésie contemporaine, car même si j’aime beaucoup en lire, j’en ai trop peu le temps ! C’est déjà assez conséquent de lire ce qui se fait en littérature contemporaine… Je ne me suis donc pas vraiment aventuré dans le champ poétique jusqu’à ce jour. Le théâtre, c’est davantage ma tasse de thé, mais n’étant pas du tout considéré comme une maison de théâtre, je ne reçois quasiment rien dans ce domaine. Quelques dramaturges étrangers m’intéressent et je pourrais éventuellement les publier. Cependant, pour donner toutes ses chances à un livre, il ne suffit pas de le sortir en librairie, il faudrait par exemple qu’en parallèle une compagnie monte un projet. En un mot : fédérer beaucoup de gens autour d’une édition. Pour l’instant, si l’occasion ne s’est pas encore trouvée, ma ligne éditoriale reste assez large pour accueillir des dramaturges étrangers. J’y songe parfois.

Le travail de l’éditeur sur les textes

C’est un aspect essentiel du métier. Une fois de plus, cela sera sans doute différent avec un auteur qui a déjà publié qu’avec un auteur débutant, pour lequel il y a souvent davantage de travail. Je suis de manière générale assez peu interventionniste, parce que la plupart du temps, les textes qui me plaisent ont déjà leur souffle propre et j’ai finalement peu à intervenir dans le texte même. Pour autant, tous les auteurs n’ont pas le même sens de la synthèse. Il peut donc m’arriver de couper, de faire reprendre… Ce qui me guide dans ce travail-là, c’est la durée de vie d’un texte, car malgré ce que la loi du marché tend à prouver – il est vrai que les livres ont une durée de vie de plus en plus courte en librairie – je crois qu’un texte ne mérite d’être publié que si l’on peut encore le lire avec pertinence dix ans plus tard. Mon travail d’éditeur est aussi gouverné par cette nécessité. Des éléments – un peu circonstanciels, ou dans l’air du temps – peuvent être supprimés d’un texte pour lui faire gagner en force. Un livre se doit avant tout d’être lisible, il doit donc posséder une dynamique propre. Le travail de correction se faisant naturellement toujours en accord avec l’auteur et jamais contre lui. Je ne pense pas qu’il soit possible d’éditer contre un auteur. Certaines discussions sont plus longues que d’autres, car si on coupe dix, vingt, trente pages dans un livre, cela ne se fait jamais facilement, mais elles sont constructives et encore une fois, je crois qu’aucun des auteurs avec lesquels j’ai travaillé récemment n’a été frustré du résultat final. Il ne s’agit pas de plaire uniquement au lecteur, mais il faut que l’auteur lui-même soit satisfait du résultat de l’édition. Je ne suis pas, cela dit, un maniaque de la coupe ! J’aime aussi les textes qui se développent et je n’ai rien contre un certain lyrisme. Plusieurs romans parmi ceux que j’ai publié dépassent d’ailleurs les 500 pages. Il s’agit là d’un interventionnisme très mesuré. 

La « Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches », à l’origine de la rencontre avec l’association des Filles du loir.

On parlait tout à l’heure d’ouverture sur le monde et quand Thomas B. Reverdy et Martin Page sont venus me proposer ce projet, je dois avouer que je n’ai pas hésité une seule seconde parce qu’il m’a semblé que c’était le livre le plus ouvert que l’on puisse imaginer. Que demander de plus, en termes de générosité et d’ouverture, à des écrivains que de vous livrer leurs affections littéraires de façon si gratuite et libre ? D’emblée, ce projet m’a semblé beau : donner envie de lire, de découvrir de nouveaux auteurs, de se pencher sur ce qui a participé à la construction de l’univers d’un écrivain, la démarche dans son ensemble m’a semblé essentielle. Je dois avouer que, a posteriori, je regrette d’autant moins ce choix que j’ai moi-même fait des découvertes littéraires extraordinaires. Il y a des livres que je n’aurais probablement pas ouverts sans certaines des préfaces. Tout comme des écrivains français que je n’aurais pas lu s’ils n’avaient pas fait partie de ce recueil. On dit parfois qu’il y a beaucoup de livres et peut-être même trop. C’est une affirmation que je récuse absolument. Au contraire, il n’y aura jamais assez de livres ! Si l’on a eu de belles émotions de lecteur, on sait qu’elles peuvent arriver à n’importe quel moment. Donner envie de lire, quand on aime la lecture, c’est vraiment la plus belle chose qui soit. Et précisément, ce livre y parvient. 
Nous avons évidemment commencé à réfléchir avec Thomas et Martin à poursuivre ensemble ce projet, parce que nous avons aimé cette énergie et cette synergie entre tous les participants du recueil. Les auteurs étaient contents de se retrouver ne serait-ce que physiquement pour préparer le livre, ensuite le promouvoir… On a trouvé une dynamique de groupe qui a fait que, du début à la fin, ce projet est resté un plaisir. Forcément, cela nous donne envie de retenter l’expérience, mais évidemment autour d’un nouveau projet. Nous réfléchissons à une suite, qui ne sera pas aussi strictement axée autour de livres, mais toujours une manière originale de rentrer dans l’univers de ceux qui écrivent. Mais je n’en dis pas davantage pour conserver un peu l’effet de surprise au moment de sa parution. 

L’état du monde 

Je me rends compte qu’il y a beaucoup de gens qui ont envie de parler du monde d’aujourd’hui avec des histoires qui sont vraiment proches de sujets de société qui pourraient aussi bien être traités par d’autres médias. Je réfléchis donc à cette idée de faire davantage de place au domaine français avec des textes très accessibles, centrés autour de grandes questions de société. Il s’agit d’une réflexion qui n’est pas encore complètement aboutie, confinée pour l’instant dans l’atelier du futur.

Éditer des livres, une manière de changer le monde ? 

En tant qu’éditeur, je n’aurais pas cette « prétention », mais je crois que la littérature la plus intéressante est celle qui se coltine aux grands problèmes du monde et qui affronte la complexité de notre rapport à celui-ci. De la même façon, aujourd’hui, dans la littérature de voyage, la pure description d’un itinéraire est rarement intéressante en soi, même si cela pouvait l’être il y a un siècle et demi. Dans une façon de se frotter au monde et de ne pas forcément l’accepter en l’état se joue quelque chose qui me touche. J’affectionne cette littérature, ce qui n’était peut-être pas le cas il y a quinze ans parce qu’en tant que jeune lecteur, j’ai pu aimer des textes plus formels, voire formalistes, aujourd’hui c’est vrai que je suis davantage attiré par des auteurs qui ont envie de s’impliquer. Dans une génération où règne une certaine désillusion par rapport à la politique, la littérature est un terrain où l’on peut, sinon changer le monde, du moins dire ou non son accord avec les choses telles qu’elles vont. Livrer un état des lieux personnel. Partager un souffle. Etre source d’inspiration.

Quelques textes à lire absolument ! 

Difficile pour l’éditeur de piocher dans son catalogue pour nos recommander certains de ses meilleurs livres. Il s’est pourtant plié à l’exercice et nous met l’eau à la bouche avec quelques titres incontournables.
Les ailes de Sarajevo de Bill Carter
Peut-être avant tous les autres, s’il y en a un dont j’ai envie de parler, c’est de celui-là. Il résume selon moi, tout ce qu’un livre doit être. C’est-à-dire lisible comme un roman, avec un souffle extraordinaire ; en même temps qu’une histoire vraie, à l’intérieur de laquelle l’auteur s’est révélé écrivain – ce qui n’était pas forcément prémédité. Un livre qui parle du monde d’aujourd’hui et de problèmes absolument cruciaux. En l’occurrence, il raconte l’histoire d’un jeune américain qui se retrouve un peu par hasard en Bosnie pendant la guerre d’ex-Yougoslavie et décide de faire quelque chose pour les habitants de Sarajevo pendant le siège de la ville. Il réussit, seul et sans aucun appui extérieur, à attirer l’attention du monde entier sur ce qui se passe alors à Sarajevo. L’histoire est magnifique, la personne qui l’a écrite a un parcours extraordinaire qui force le respect. Sans dogmatisme ni prosélytisme aucun, ce livre d’activiste a réussi à sa manière, à changer l’état du monde. Pour moi, cela représente un exploit humain et une vraie révélation littéraire. C’est le genre de livre qui résume assez bien ce que j’ai envie de publier. 
La fin est mon commencement de Tiziano Terzani
Voici un autre texte moins tourné vers le romanesque, constitué d’un dialogue entre un père et son fils. L’auteur est un reporter italien qui a passé la majeure partie de sa carrière en Asie et qui, au crépuscule de sa vie, contacte son fils pour avoir avec lui une dernière conversation sur l’état et l’urgence du monde, sur la vie qu’ils ont menée en Asie depuis toutes ces années, sur les rapports Nord-Sud, Est-Ouest, sur l’histoire en train de se faire. Ce dernier dialogue, au crépuscule d’une vie, est vraiment l’un des plus beaux textes écrits à la fois sur la folle course du monde ces cinquante dernières années, sur l’évolution du métier de journaliste et l’accès à une sorte de paix intérieure pour celui qui s’en va – paix qu’il trouve en dehors de toute forme de pensée religieuse. Voilà un texte très fort et qui aura un écho en Europe pendant encore des années. 
J’aimerais publier ou republier à peu près toute l’œuvre de Terziani en français, parce qu’il a eu la malchance de ne pas avoir d’éditeur fixe en France et que la plupart de ses rares ouvrages traduits sont épuisés. Part exemple Un devin m’a dit, paru il y a plus de quinze ans, est l’un des plus grands livres de voyage, selon tous ceux qui s’intéressent à ce genre. Le personnage prend comme prétexte la prophétie d’un devin, formulée à Hong Kong vingt ans plus tôt pour décider en 1994 de ne pas prendre l’avion. C’est l’occasion d’une année de barouds à travers l’Asie sans utiliser d’autres moyens de transport que les fleuves, les éléphants, les trains, les touk-touk. Pendant un an, il ne vole pas en Asie, donc il en profite pour raconter vingt ans d’Asie comme personne, c’est-à-dire comme un type qui a vécu toute sa vie en Orient et qui connaît l’Orient et sa spiritualité mieux que quiconque. Je vais republier ce livre en 2010. Son dernier texte publié (aux éditions Liana Levi) et encore disponible s’intitule Lettres contre la guerre. Il s’agit d’un court pamphlet en réponse au livre d’une grande journaliste reconnue de la gauche italienne paru après le 11 septembre qui était une sorte de brûlot anti-musulman, disant qu’après ces évènements, la seule réplique à avoir était « œil pour œil, dent pour dent » contre le monde musulman dans son ensemble. Terzani a écrit une réponse dans laquelle il défend au contraire le dialogue millénaire du monde musulman et du monde chrétien, de l’Orient et de l’Occident. Terzani, ce grand journaliste encore trop méconnu en France, a écrit un appel des plus essentiels au dialogue des cultures et à l’ouverture à l’autre. 

Qui lit les livres de la maison Intervalles ?

J’aimerais bien qu’il y ait une communauté de lecteurs qui lisent tous mes livres, mais même mes meilleurs amis n’ont pas le temps de lire tout ce que je publie. Donc, le lecteur idéal, si j’ose dire, n’existe pas ! Plus le temps passe et moins il y aura de personnes qui auront lu toute cette production. Mais je pense qu’il s’agit d’un lectorat qui s’intéresse à l’état du monde aujourd’hui, à des questions internationales, et qui est ouvert d’esprit. 
Fort heureusement, j’ai de vraies relations avec certains libraires de province et si Paris représente bien sûr une part importante des ventes, la répartition des acheteurs sur le territoire reste pourtant assez équilibrée. Il y a fort heureusement de très belles librairies en France. C’est une chance qu’il existe un tissu de librairies dense et riche, dans les villes moyennes ou grandes, comme à Lyon, Montpellier, Lille, Toulouse, Brest, ou encore Bordeaux. Grandes parfois, fréquentées par un public fervent souvent, elles ont un réel impact car elles font un énorme travail de défrichage. Je suis donc assez bien représenté en province et mes lecteurs y sont au moins aussi nombreux qu’à Paris. Je ne pense pas qu’il y ait de phénomène de parisianisme dans le lectorat des éditions Intervalles. Cela reste cependant un portrait en ombres chinoises parce que je ne croise pas tous les jours dans le métro des personnes en train de lire mes livres – même s’il m’est parfois arrivé d’en voir, et que c’est bien agréable ! 

 

Propos recueillis par Laure Clément, septembre 2009