Clarisse Combes

La marche de l'incertitude de Yamen Manai
Elyzad poche 

Au hasard des livres

 Le hasard joue l’un des rôles principaux de La marche de l’incertitude de Yamen Manai.

Il est également le sujet de nombreux travaux quant à sa place dans la littérature. Et il a inspiré de nombreux auteurs.

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux est bien sûr le premier titre qui me vient en tête. Mais la liste est longue. La Femme de hasard de Jonathan Coe, La Musique du hasard de Paul Auster, Une fenêtre au hasard de Pia Petersen, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé...

Partout le hasard a laissé son empreinte : dans la poésie – Au hasard des oiseaux de Jacques Prévert –, la littérature jeunesse – Les hasards sont assassins de Hubert Ben-Kemoun, Le Grand livre du hasard d’Hervé Tullet –, l’illustration – Comme par hasard de Sempé... La bande-dessinée n’est pas en reste : le troisième tome de la série Rosalie Blum, de Camille Jourdy, s’intitule Au hasard Balthazar

Pour moi, le lien avec le hasard repose sur des livres que j’ai choisis par hasard, sur simple évocation de leur titre. Surtout ne rien lire avant, ni quatrième de couverture ni critique ou résumé. Simplement se laisser emporter par la promesse de titres prometteurs : La Promiscuité des vaches est mauvaise pour la santé des jeunes filles (Gilles Moraron), Même les cow-girls ont du vague à l’âme (Tom Robbins), Manuel de chasse et de pêche à usage des filles (Melissa Bank), La lamentation du prépuce (Shalom Auslander), Comment je suis devenu stupide (Martin Page), Faites vous-même votre malheur (Paul Watzlawick)...

Le hasard fait bien les choses et cette méthode m’a réservé de belles surprises. 

Seul bémol : L’Éloge du mouton, de Pierre Aubé, en était réellement un !

 

 

En espérant la guerre de Dominique Conil
Actes Sud
Anne Valetta vit recluse au Baume du Mal, un mas perdu dans l’arrière-pays nîmois. Peu, voire pas de contact avec l’extérieur. Il n’y a que le chien – pas de nom, juste le chien – qui partage ce qui lui reste de (sur)vie. Léon est un jeune journaliste. Son rêve : couvrir une guerre, comprendre la vie en côtoyant la mort. Mais ce n’est pas dans les projets de son rédacteur en chef. En attendant, ce sera donc Anne Valetta, le seul point d’entrée vers Pierre Livi... En espérant la guerre est le premier roman de Dominique Conil, journaliste et chroniqueuse. Outre le personnage de Léon, on reconnait l’univers professionnel de l’auteur au travers de sa maîtrise d’écriture, son sens de la construction. Une tournure pourtant bien éloignée de la rigueur stylistique que nécessite l’exercice journalistique. Plutôt un écheveau d’histoires dans cette histoire, d’impressions, de mensonges. Une réussite qui méritait d’être récompensée par le prix de l’inédit du festival du livre de Mouans-Sartoux.


La Lamentation du prépuce de Shalom Auslander,
10/18
Trief désigne, en yiddish, ce qui est impropre à la consommation. Mais bien au-delà, trief s’applique à tout ce qui est immonde, répréhensible, haïssable... Alors forcément, pour un Shalom Auslander, enfant, élevé dans le respect et l’enseignement religieux d’une petite ville orthodoxe de l’état de New York, beaucoup de choses sonttrief, de la télévision jusqu’à la ville de New York en passant par... Woody Allen !
Woody Allen qui pourrait être sans aucun doute le père spirituel du héros : éternel angoissé, blasphémateur à toute heure et passablement obsédé sexuel ! On ne peut que rire de l’histoire de Shalom Auslander – le titre à lui seul est une promesse du genre ! –, même si le récit traite en définitive de sujets bien plus profonds comme la peur, la culpabilité, le pessimisme, les relations avec la religion... En somme, un roman tout ce qu'il y a de plus... trief ! 


La Marie en plastique (toute entière)* de Prudhomme & Rabaté,
Futuropolis
Peut-on imaginer qu’un voyage à Lourdes est tout à fait complet si l’on ne rapporte pas un souvenir ? Une vierge en plastique, par exemple ! Sauf peut-être lorsque l’on a un mari communiste de chez communiste et peu enclin aux bondieuseries... En représailles à l’installation de la vierge en plastique sur la télé, le rouge époux va rehausser le salon du portrait de Lénine. Et la vierge va se mettre à pleurer... des larmes de sang ! Une France profonde, saisie à cœur par Prudhomme (le Berrichon) et Rabaté (l’Angevin), spécialistes en histoires extraordinaires de gens ordinaires. De belles personnalités (un grand-père bourru à souhait, une grand-mère bigote et rabat-joie mais attendrissante, un gendre aussi insouciant que la situation le lui permet, un beau-frère aussi idiot qu’envahissant...). Une équation (Marie + Lénine = larmes de sang !) simple mais pimentée. Un miracle de-ci de-là... Une chute (dans tous les sens du terme) un peu facile au regard de la situation de départ, mais une ambiance, un humour cynique, un graphisme, un objet... qui font de La Marie en plastique (toute entière) une véritable réussite.

* Futuropolis a sorti initialement cette bande-dessinée en deux tomes. La mention du (toute entière) correspond à la version intégrale. 


Celle de ma vie, celle de mes rêves de Pedro Brito et João Fazenda,
Six pieds sous terre
Cette bande dessinée a reçu le prix de la meilleure bande dessinée, en 2001, au Festival d’Amadora, festival de bande dessinée portugais de l’ampleur du festival d’Angoulême. Une récompense largement méritée. D’abord, parce que l’histoire de Tomas, dont l’existence est prise en étau entre son amie et son désir d’écrire, entre ses aspirations et ses rêves, est étonnante et attachante. Ensuite, parce que le jeu du trait – et trait est le mot qui convient ici le mieux – lié à la seule couleur rouge donne un ton particulier à ce travail mais apporte aussi une note poétique, mystérieuse, parfois violente, au récit. Une jolie découverte.


À la brocante du cœur de Robert Cormier,
L’école des loisirs, collection Medium
Cette brocante du cœur, portée par un vers de Yeats, tient sa place parmi les grands textes de la littérature jeunesse. À l’instar de La Guerre des chocolats et surtout des Héros – deux autres coups de cœur –, l’ambiance est d’une noirceur extrême, pesante. Car c’est bien là tout l’art de Robert Cormier : il propose de véritables romans aux jeunes lecteurs, ne se contente pas de leur raconter des histoires. C’est à l’interrogatoire d’un tout jeune garçon, Jason, auquel le lecteur va ainsi assister. Enfermé dans un petit bureau, sans fenêtre et surchauffé. Jason est soupçonné d’avoir assassiné une fillette de sept ans. Tout au long de cet entretien fleuve, des doutes se glissent dans l’esprit du lecteur comme dans celle de Trent, spécialiste de l’interrogatoire, dont la mission, en l’absence de preuve, est de confondre l’enfant coûte que coûte, le conduisant à des aveux détaillés. Alors coupable ? Non coupable ?...
Coupable, Robert Cormier l’est (l’était, malheureusement) : coupable de compter comme l’un des meilleurs auteurs jeunesse de ces dernières années.


Comment j’ai tué mon père… sans le faire exprès  de Kevin Brooks,
Editions Milan
Un très bon polar jeunesse. Polar ou si l’on si risque, ce qui est plutôt rare pour ce genre littéraire, roman noir...
Si dans son démarrage, l’histoire est un peu tirée par les cheveux, une fois lancée, une fois le lecteur accroché, elle ne laisse plus de répit. 
On ne peut pas vraiment parler de rebondissements, mais le récit est émaillé à plusieurs reprises de virages à 90 degrés, auxquels le lecteur aurait difficilement pu s’attendre. Pas plus que le narrateur, d’ailleurs !


Rosalie Blum  (trois tomes*) de Camille Jourdy,
Actes Sud BD
Les yeux de Rosalie Blum... c’est étrange. Si je repense à la couverture de ce livre, c’est la première image de ce personnage qui me vient à l’esprit... Et pourtant, Rosalie Blum y ferme les yeux. Pensive ? Concentrée ? Perdue dans ses pensées ?...
Nos « regards » se sont croisés au travers de la vitrine d’une librairie. J’ai hésité, je suis entrée, je l’ai approchée. Et j’ai eu tout de suite envie de me plonger dans cette histoire (même s’il aura fallu d’abord attaquer les deux premiers tomes !). Résultat : une belle lecture. Un univers mystérieux qui colle à un quotidien des plus courants. Un récit à trois voix qui suit un scénario ingénieux le long des trois volumes. Des personnages secrets et surprenants. Un graphisme simple, mais d’une grande efficacité... Et les yeux de Rosalie Blum. Bref, une belle rencontre.

*(1. Une impression de déjà-vu, 2. Haut les mains, peau de lapin !, 3. Au hasard Balthazar !)


Remarquable, n’est ce pas ? de Robert Benchley
Monsieur Toussaint Louverture
En premier lieu, il me semble indispensable de saluer la qualité de l'objet : le papier est magnifique, les illustrations parfaites, la traduction divine et en bonus, l’éditeur offre de petites surprises très agréables (des marque-pages désopilants et un CD de chroniques lues). Monsieur Toussaint Louverture a véritablement réalisé un travail magnifique, sans se prendre au sérieux (jusqu’aux mentions obligatoires où l’on découvre quelques clins d’œil…).
Quant aux chroniques de Benchley, ce sont des petits bijoux de réflexion, de savoir-vivre, de savoir-être qui se s'enchaînent pour le plus grand plaisir des yeux (pour un hôte aussi fréquent du New Yorker, il aurait été difficile de ne pouvoir compter sur les illustrations, toute en justesse !). On trouve notamment des conseils pour « Voyager avec des bambins » ou à l’attention de toute personne ayant jamais été hôte ou invité pendant un week-end. Malgré le ton désuet de Benchley (1889-1945), son propos est drôle, truculent, cynique parfois. Un bijou ! 


Épitaphe d’Antoine Matha,
Gallimard – Continents noirs
Record de la plus longue épitaphe : pas moins de 150 pages !
La première page pourrait en être une. À l’envers. On commence par la fin et, vers le bas de la page, on y est : la naissance des deux principaux personnages, l’auteur de l’épitaphe et l’ami qui l’a quitté, le commencement de leur amitié. Un lien si fort qu’on en arrive à s’interroger sur le caractère autobiographique du récit et à imaginer qu’il faut avoir eu pareil ami – ami disparu – pour écrire ces lignes.
Si cette épitaphe de Raymond est un débordement très large sur l’histoire de Fargas – le narrateur –, on le pardonne volontiers à Antoine Matha. Parce que ces débordements, ces égarements, ces digressions ne sont que ravissement. Un voyage depuis l’Afrique jusqu’au « pays de Paris ». Une histoire d'amitié forte, aussi, où se confronte le caractère de deux garçons, puis deux hommes, que tout semble opposer. Pourtant, chacun y va de son obstination, l’un dans ses études, l’autre dans ses filouteries. L’auteur sait prendre le temps de réfléchir et, s’il est loin de faire l’apologie du crime, n’hésite pas à saluer la persévérance du truand et de regretter le mouvement de rame du “perpétuel” étudiant. Une histoire d’amour, une histoire de vie… dans un style qui sait, suivant les moments de l’existence des deux protagonistes, se faire drôle, passionné, émouvant. Épitapheest le premier roman d’Antoine Matha. J’attends déjà le suivant !


Au rebond de Jean-Philippe Blondel,
Actes Sud junior
Les Filles du loir ont reçu, dans leurs débuts, Jean-Philippe Blondel pour Accès direct à la plage. J’avais apprécié le travail colossal qu’il avait réalisé sur ce texte, réussissant parfaitement à imbriquer l’histoire d’une multitude de personnages pour ne former plus qu’un récit parfaitement logique. Je savais qu’il écrivait pour les plus jeunes et j’étais curieuse de lire. J’avoue que le point de départ – le basket en l’occurrence – ne me tentait vraiment pas… Mais du basket, il n’en est finalement question qu’en filigrane. Un prétexte pour amener l’histoire de deux garçons, deux copains, qui vont devenir deux amis, des vrais. Pour aborder, aussi, les relations entre les mères et leurs fils.
Jean-Philippe Blondel nous raconte une histoire de solidarité, de fragilité. Une belle histoire.


Transat d'Aude Picault,
Delcourt, collection Shampoing
C’est toujours avec plaisir que je découvre un nouvel album d’Aude Picault (Moi je avait déjà été l’un de mes coups de cœur). J’avoue pourtant avoir eu quelques craintes ; j'ai, en effet, été un peu déçue par Papa, album paru à l’Association, il y a trois ans. Et d’autant plus craintive que la mer, les bateaux, la navigation ne me fascinent absolument pas. Pari de lecture risqué ? Pas du tout !
Transat est l’introspection d’une jeune femme. Elle pourrait être celle de n’importe laquelle des femmes d’une trentaine d’années. Pas d'a priori faciles, pas de surenchère dans le “moi-je-l'ai-fait” quand le personnage se jette à l’eau pour réaliser une transat de plusieurs semaines. Une histoire bien ficelée servie par des illustrations de bateau et de mer qui devraient plaire aux passionné(e)s.
Aude Picault sait nous faire voyager. En bateau ou dans le quotidien. Et elle rassure : finalement, nous sommes toutes pareilles !

 

En retard pour la guerre de Valérie Zenatti,
Éditions de L’Olivier
Constance, « Connestannce » comme le prononcent les Israéliens, a 25 ans, un orteil en France et les pieds à Jérusalem. Comme tous les jeunes, les vieux, les hommes et les femmes de cette région du monde, elle a les yeux tournés vers l'Irak...
Nous sommes à quelques jours de l'ultimatum adressé à Sadam Hussein par les alliés, première guerre d'Irak. Forcément, depuis Jérusalem, et depuis l’ensemble du territoire israélien, on ne s'attend plus qu'au début d'un conflit, à une guerre jusqu'au pas de sa porte.
Il faut bien s'y préparer. Certains, ne voulant pas gâcher leurs derniers instants de vie, commencent par remplir les cafés, les restaurants et les boîtes de nuit, commettant quelques péchés par-ci par-là (manger une escalope de veau à la crème, par exemple !). D'autres se précipitent dans les magasins pour les achats indispensables : scotch, plastique, adhésif, serpillière, masque à gaz.
Constance est perdue dans cette sorte de cohue. Elle est définitivement en retard pour la guerre, davantage touchée par sa relation amoureuse médiocre, par la naissance que va bientôt donner sa meilleure amie, par la vie aussi, tout simplement.
Valérie Zenatti aborde les thèmes qui lui sont chers. Et elle qui a tant l’habitude de s’adresser à un jeune public, réussit parfaitement son coup avec ce premier roman.

 

Les aventures de Rabbi Harvey – La sagesse et l’humour juifs au Far West de Steve Sheinkin,
Yodéa éditions
La première chose qui m’a frappée est le trait de Steve Sheinkin. Il est d'une simplicité presque sèche, qu’on pourrait prendre pour un manque de générosité... et pourtant, le style participe quasiment autant que l'histoire à l'étonnante personnalité du rabbin. Comme David B. qui avait su parfaitement rendre l'intelligente innocence d'un Nasreddine (Sagesses et malices de Nasreddine, le fou qui était sage chez Albin Michel), Steve Sheinkin apporte la pincée d’ascétisme qui habille le religieux, sans rien perdre de son sens de l’humour. Sa simplicité colle parfaitement avec l'ambiance, le décor, les personnages de cette succession de courtes histoires. Une véritable réussite : la présence de Rabbi Harvey en plein Far West a un côté un peu surréaliste, mais au fil des pages, elle devient complètement légitime.
Un vrai régal en somme : l'humour juif est rendu de manière réjouissante, surtout déplacé dans ce contexte inattendu. Et, last but not least, l'auteur renseigne son lecteur sur les éléments (religieux) sur lesquels il s'est appuyé pour bâtir la réputation de son rabbin. Une bande dessinée drôle et instructive.
Pour info : un deuxième tome des aventures de Rabbi Harvey est sorti en début d’année 2009.


Un Bonheur insoupçonnable de Gila Lustiger,
Stock
Un Bonheur insoupçonnable est un magnifique bazar : des personnages dans tous les sens, des réflexions profondes sur l’utilité de connaître l’origine du brocoli (Asie Mineure pour les curieux !), la recette de l’omelette aux pommes de terre et aux lardons ou celle du « Gâteau sans peur » et la quantité la plus impressionnante de notes jamais vue dans un livre !
Un Bonheur insoupçonnable est truffé de digressions et bourré de questions. Il est comme un enfant qui cherche la réponse à chacun des problèmes auxquels il est confronté en grandissant. Il est comme Mathilda, Lucas, Simon, Paul ou Juliette, les jeunes héros de ce roman : en quête de clés pour grandir...
Le résultat est un bonheur... insoupçonnable.
Gila Lustiger livre là un roman jeunesse touchant (seul bémol : les illustrations un tantinet tartignoles comparées à l'essence du texte).

 

Kosher Humor de H. R. Rabinowitz,

Allia
Au détour de la sélection “il fait un temps pourri, ces bouquins vous changeront les idées*” d'une librairie, je tombe nez à nez avec ce beau livre (une couverture très simple et à mes yeux des plus élégante).
Et je dois avouer que ça a marché ! Par sur la météo, mais sur mon humeur du moment. Je me suis beaucoup amusée avec ce petit bijou de l'humour juif, même si certaines blagues sont un peu pointues pour un non initié...

* ce n'est pas tout à fait vrai : la librairie ne l'avait pas exactement nommée ainsi, sa sélection, mais ce n'était pas très très éloigné ! Et je trouve l'idée géniale.


Cascades et gaufres à gogo de Maria Parr,
Éditions Thierry Magnier
Puisque Le petit Nicolas est à l’honneur – avec la récente sortie de nouveaux textes inédits –, il me semblait important de présenter ses cousins Norvégiens (bien que ces deux-là ne soient pas frère et sœur, mais voisin et voisine) !
Plus dans l’air du temps (pas de pull rouge et de culotte de tweed, mais des virées sur la mobylette du grand-père et des visionnages de DVD), Lena et Trille ont beaucoup en commun avec Nicolas. Comme lui, ils savent déployer des merveilles d’imagination pour quelques bêtises bien senties (un sublime arche de Noé, notamment !). Comme lui, ils n’ont pas froid aux yeux (bien que ce soit davantage un trait de caractère de Lena plutôt que de Trille), sont gourmands et adorent les histoires. Comme lui, surtout, ils cultivent un véritable sens de l’amitié… Un texte gai et drôle, et suffisamment bien traduit pour qu’on imagine Knert-Mathilde bien plus au sud, sur les côtes bretonnes, par exemple.


De nulle part de Louis Atangana,
Éditions du Rouergue
Toulouse : quartier de l’Empalot. Vincent Ntuywentondo a un nom imprononçable, une histoire de famille improbable, des histoires d’amitié impossibles, dans un quartier tout ce qu’il y a de plus international !
Dans son premier roman, Louis Atangana plonge son lecteur au cœur d’une cité, sans rien lui épargner : grossièretés, bagarres, violence… Un pari risqué mais réussi. L’auteur, en effet, s’est voulu réaliste, proche de son sujet et il y parvient à merveille, le style concis et direct participant à cet effet.De nulle part est un roman touchant, parfois dur, qui se pose, sur fond de secret de famille, en véritable plongée dans la vie des banlieues. Clichée ou pas, l’histoire de Vincent permet de replacer les grandes questions liées aujourd’hui aux banlieues : difficulté d'intégration, ennui, violence, racisme, chômage… mais aussi amitié et solidarité.


Je me souviens – Beyrouth de Zeina Abirached,
Cambourakis
Bel exercice que réalise ici Zeina Abirached : un inventaire de souvenirs d’enfance... sauf que.
Zeina Abirached est née au Liban en 1981. Ses années d’enfance sont donc imprégnées par la guerre, thème qui, avec l’enfance, lui est cher (lire Mourir partir revenir. Le jeu des hirondelles ou [Beyrouth] Catharsis). Elle parvient à jouer avec les deux avec une grande justesse : la façon dont est perçue la guerre par les yeux d’un enfant, ses inquiétudes vives, parfois, tout comme son insouciance face à une situation terrible à d’autres moments.
Un coup de chapeau également pour le graphisme : Zeina Abirached a un don pour jouer avec le noir, pour le mettre en scène d’une façon poétique et élégante, tout en sachant se faire légère quand il le faut. On peut bien sûr lui reprocher trop d’affinités avec Marjane Satrapi. Mais finalement, ne sont-elles pas “cousines”, de par leurs origines (Liban, Iran), mais surtout par le rôle qu’aura joué la guerre dans leur construction personnelle ?... 


Taille 42 de Malika Ferdjoukh et Charles Pollak,
École des loisirs – Médium
Taille 42 est le récit, merveilleusement raconté par Malika Ferdjoukh, de Charles Pollak, un garçon d’une dizaine d’années à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Juif d’origine hongroise, il se retrouve plongé dans une période trouble où vont se mêler des moments heureux et d’autres tragiques.
Si la vie de Charles est bouleversante, l’espièglerie et la naïveté que l’auteur a su faire ressortir de son personnage rendent le texte particulièrement attachant et intime. Un peu comme Alan Cope racontant son histoire à Emmanuel Guibert qui la susurre ensuite à l’oreille de son lecteur toute en images (La Guerre d’Alan)... Un très beau témoignage.


Je voudrais pas crever – Poèmes illustrés en hommage à Martin Matje de Boris Vian,
Les allusifs
C’est l’histoire d’un poète et c’est l’histoire d’un illustrateur... Mais ce n’est pas une histoire qui se termine avec un beau et mariage et des enfants à la clé. C’est plutôt une histoire triste car le poète, comme l’illustrateur, meurt à la fin. Le poète le sait (il a décrété depuis toujours qu’il n’aurait jamais 40 ans), l’illustrateur n’a pas le choix... C’est l’histoire de Boris Vian qui donne sa vision si propre de la mort dans Je voudrais pas crever, un recueil de poèmes, et celle d’une vingtaine d’illustrateurs qui rendent hommage à l’un de leur pair (voire à l’un de ses frères, pour Jean-François Martin) : Martin Matje.
Le résultat est un livre magnifique. Il commence par la préface de l’ami – André Marois, écrivain québécois – et se poursuit avec les illustrations d’autres amis, en passant par quelques illustrations poignantes de Martin Matje lui-même qui, se sachant malade, fait parler ses crayons...


Le Naufrage (tome 1 de la série Le Garçon qui voulait devenir un être humain) de Jørn Riel,
Gaïa éditions
C’était couru d'avance : avec tous ces ingrédients – l’Islande en l’an mil, le Groenland, les Inuits, les Vickings… –, je sentais bien que la lecture de cette série n’allait pas vraiment me passionner. Peu encline, en effet, à ce genre littéraire, je me suis pourtant laissée convaincre par l’enthousiaste d’un jeune lecteur… Et Jørn Riel a fait le reste ! Car, bien plus qu’un roman d’aventure, Le Garçon qui voulait devenir un être humain est une belle leçon de vie. De vie au quotidien – le Groenland est riche de ressources encore faut-il savoir les capter et les utiliser – mais aussi d’esprit, de personnalité…


Seule Venise de Claudie Gallay,
Babel
Elle a une quarantaine d’années et elle vient de se faire plaquer. Alors elle aussi décide de tout plaquer. Elle monte donc dans le train… En chemin, elle regrette. Elle veut descendre à Aix, mais à Aix, elle s’endort. À Nice, il est trop tard… Et nous voici à Venise.
Heureusement qu’elle s’est endormie. On aurait raté sinon cette incroyable visite de Venise, avec ses labyrinthes, avec son lot d’odeurs – et pas seulement celle de mets délicieux, mais aussi celle de l’eau, des murs... –, de couleurs, de folie... On n’aurait pas non plus fait la connaissance de ce vieux prince russe, à cheval sur les horaires, de cette danseuse sublime, perdue dans des amours improbables, de cet hôte, vivant caché dans sa cuisine, de ce libraire dont elle est tombée amoureuse... 

 

 

Les Déferlantes de Claudie Gallay,
Éditions du Rouergue
Elle est incroyable Claudie Gallay. Après m'avoir immergée totalement dans le cirque (Mon amour ma vie), après m'avoir promenée dans Venise en hiver (Seule Venise), voilà qu'elle me traîne à La Hague... La Hague ! Oui ! Celle-là même qui abrite une tristement fameuse usine de traitement des déchets... et pas n'importe lesquels.
Toujours est-il, que si je rêve de visiter Venise dans les conditions de l'héroïne de Seule Venise, maintenant je veux aussi aller à La Hague !!!
Plus sérieusement : un coup de chapeau, un coup de cœur pour cet auteur. Pour ses personnages notamment. Même si le point de départ est souvent (toujours ?) un être qui cache le déracinement (un deuil, une séparation...), les personnalités rencontrés au fil de mes lectures sont entières, riches d'une histoire simple ou plus tortueuse, mais toujours foisonnante. L'auteur sait également tirer le meilleur des lieux qu'elle exploite. Quant au récit, triste ou drôle (mais plutôt triste), c'est un régal... bref quantité d'ingrédients vraiment prenants.


Le Fond de la jarre d'Abdellatif Laâbi,
Gallimard
À celui qui veut se balader à Fès, sans pouvoir se déplacer, Abdellatif Laâbi, avec Le Fond de la jarre offre une délicieuse invitation. Odeurs, couleurs, saveurs... tout y est. Et les oreilles ne sont pas en reste ! Il suffit d’écouter la mère de Namouss – moustique en arabe, surnommé ainsi en raison de sa petite taille et de son énergie –, capable de sentir le goût du raisin en marchant sur un grain ! École, souk, mosquée, stade... l’auteur nous entraîne dans une visite des lieux qui marquent la vie des Fassis, jusque dans le secret des maisons. Un coup de cœur et un véritable voyage.


La Messagère de l’au-delà de Mary Hooper,
Les éditions du Panama
Qu’est-ce qui est le plus intrigant dans ce roman ? Qu’il s’appuie sur des faits réels (un point sur lequel l’auteur, Mary Hooper, s’explique dans un épilogue passionnant) ? Qu’il relate, entre autres, le retour à la vie d’une jeune femme que l’on croyait morte ? Qu’il donne des clés sur les conditions de vie dans l’Angleterre du XIIe siècle ?
Quoi qu’il en soit, une fois entamé le récit croisé d’Anne Green – cette jeune servante qui vient d’être pendue et qui en raconte les circonstances – et de Robert Mathews, étudiant en médecine venu assister à la dissection du corps de la jeune femme, il est bien difficile d’en sortir, tant on est impatient de savoir. Savoir ce qui est arrivé à Anne, comment elle s’est retrouvée dans cette situation inextricable. Savoir ce qui va advenir autour de ce corps cédé à la médecine et qui donne des signes de vie. Et même, savoir ce qui a incité Mary Hooper à se pencher sur cet étonnant sujet et comment elle a travaillé à la mise en mots de l’histoire très anonyme d’une simple servante jusqu’à son retour à la vie.
La Messagère de l’au-delà est un très beau roman recommandé, selon l’éditeur, aux lecteurs à partir de 13 ans, mais qui se dévore sans limite d’âge. 


Une demi-douzaine d’elles – six tomes d'Anne Baraou et Fanny Dalle-Rive,
L’Association
Elles s’appellent Armelle Naïve, Marine Sex, Michèle Roman, Véra Haine, Ugoline Saine et Isab Abus. Elles sont, chacune, l’héroïne d’un des six courts volumes qui composent cette série. Curieusement, c’est un homme – mon marchand de bandes dessinées – qui m’a recommandé cette lecture, alors que l’on évolue bel et bien dans un univers féminin. Si le premier opuscule se montre un peu décevant (c’est parfois le cas dans une série, le premier volume faisant office d’introduction), on s’installe très rapidement dans ces histoires de filles qui s’entrecroisent de temps à autres. De la jeune femme un peu perdue, à la future maman en passant par l’ado désabusée ou la gentille nymphomane, Une demi-douzaine d’elles explore avec justesse le caractère de six femmes, de six figures. Une lecture légère – servie par un trait très accessible –, divertissante et parfois troublante.
(Deux tomes supplémentaires sont prévus)


Chicago de Alaa El Aswany,
Actes Sud
Prenez quelques brillants étudiants et médecins égyptiens. Placez-les dans les couloirs de la prestigieuse université de médecine d’Illinois le temps qu’il faudra et vous obtiendrez un récit passionnant, drôle et profondément sensible. Alaa El Aswany, après avoir divinement raconté les habitants de sonImmeuble Yacoubian, nous livre ici un face-à-face entre une multitude de personnalités, de cultures, de vies. Car il n’est pas question de se limiter à deux facettes... et l’on croise entre autres, un Égyptien qui renie ses origines arriérées, une Américaine que le chômage désespère, un calculateur président de l’Union des étudiants égyptiens d’Amérique, une jeune Égyptienne soumise aux rites de la religion, un vieux professeur aux idées révolutionnaires. 
Une remarquable galerie de personnages, un sens naturel de la construction, brodant une histoire unique à partir d’existences individuelles, le tout avec Chicago pour décor... bref, un régal. 


De la pluie de Martin Page,
Ramsay – Les petits traités
Je dois le confesser haut et fort : j'aime la pluie ! Je n'adore pas forcément être trempée jusqu'aux os, mourant de froid et dégageant une forte odeur de chien mouillé, mais j'aime la pluie. Marcher la tête haute quand elle me cingle le visage… c’est curieux, j’ai toujours trouvé que lorsque l’on est capable de faire ça – marcher la tête haute sous la pluie –, on a l’impression d’être invincible… oui, finalement, d’être différent. Même ceux qui n'aiment pas la pluie trouverons dans ce délicieux traité, des anecdotes, des réflexions, des faits vraiment passionnants. À lire, quelle que soit la météo !


Chroniques birmanes de Guy Delisle,
Delcourt
Pendant un peu plus d’un an, Guy Delisle a suivi sa compagne – en mission pour Médecins sans frontières – en Birmanie. D’anecdotes en réflexions, l’auteur prend ses marques dans un pays où la dictature émaille le quotidien de situations parfois pénibles, parfois cocasses. Un témoignage personnel et humain qui, en dépit d’un contexte politique, culturel, sanitaire et social difficile, fait réfléchir mais aussi sourire. Avec un scénario qui suit le déroulé du séjour de l’auteur, des textes efficaces et un trait simple, Guy Delisle réalise un bel exercice, très réussi.


Le Chant de Salomon de Toni Morrison,
Christian Bourgois
Il y a Macon Mort II, le père, pour qui seule importe la réussite. Il y a Ruth, la mère, dont le cœur ne bat que pour les deux hommes de sa vie – son défunt père et son fils. Il y a Pilate, la tante, femme mystérieuse. Il y a aussi Corinthiens Un et Magdalena que l’on appelle Lena, les sœurs, Hagar, la cousine, Guitare, l’ami… Il y a surtout Macon Mort III, le fils, surnommé Laitier dès son jeune âge. Laitier devrait travailler avec son père. Laitier devrait être plus tendre avec sa mère. Laitier devrait cesser de traîner chez sa tante. Laitier devrait considérer davantage ses sœurs. Laitier devrait se méfier de son ami. Mais Laitier ne sait trop que faire en dehors de comprendre. Comprendre qui est sa famille. Pourquoi son père et sa tante refusent de se parler ? Où se trouvent ses racines ? C’est presque par hasard qu’il se lancera dans cette aventure, découvrant et nous faisant découvrir une généalogie riche en couleurs.
Le Chant de Salomon est un récit passionnant, drôle, émouvant qui aborde toute une série de thèmes – quête d’identité, afro-américains et esclavage, vengeance…