Isabelle Leclerc, libraire à L'Imagigraphe

1 Qu’est-ce qui vous a amenée au métier de libraire ?
Cette envie s’est annoncée très tôt, comme c’est le cas pour beaucoup de libraires. C’est presque une passion de naissance ! Je me rappelle encore la période où j’ai appris à lire, la sensation d’apprendre à lire. J’avais l’impression que c’était difficile. Mais très vite, la lecture est devenue une passion et vers l’âge de quinze ans, j’ai voulu devenir libraire. J’ai le souvenir que ma mère, dans la ville où nous habitions, m’a emmenée chez un libraire qui m’a dit : « Quand on devient libraire, on n’a plus le temps de lire ». Il n’a pourtant pas réussi à me dégoûter et j’ai continué à lire énormément tout en gardant le désir de travailler dans une librairie. Mais pour être honnête, adolescente, les deux métiers qui me passionnaient, c’était la librairie et le journalisme qui proposent tous deux un regard sur le monde ; le monde réel et le monde imaginaire. J’ai donc fait des études d’histoire, ce qui pour moi était une manière de regarder le monde, d’étudier le passé pour mieux comprendre le présent. C’était aussi un moyen de poursuivre mes lectures parce que la source du travail historique, c’est essentiellement des documents et des textes. Puis, quand j’ai fini mes études d’histoire et de langues O, j’ai eu une expérience dans le journalisme. Mais un jour je me suis dit que c’était toujours libraire que je voulais finalement être. J’ai travaillé alors pour un groupement de la grande distribution. J’étais libraire dans une grande surface, ensuite je suis rentrée à la Centrale et j’ai travaillé sur le développement des concepts culturels. Et le moment est venu où je me suis sentie prête à monter ma propre entreprise. J’ai donc pris mon petit cartable et j’ai cherché un lieu. J’avais aussi choisi un moment de maturité qui a fait suite à une longue expérience du métier de libraire. Créer une entreprise, c’est quand même quelque chose de lourd et je pense que c’est bien de le faire à un moment de maturité. J’ai donc crée l’Imagigraphe il y a quatre ans, en décembre 2002.

2 L’Imagigraphe est un ancien atelier de pièces automobiles. Quel lien avez-vous établi entre une architecture industrielle et un lieu culturel ?
Au départ, je cherchais un lieu plus petit. (Il faut savoir que la librairie en surface de vente fait 300 m2 et qu’avec l’arrière-cour ça fait 450 m2). Au départ donc, je cherchais un lieu de 150m2 à peu près. Mais les lieux que je visitais ne me plaisaient pas beaucoup. C’est un peu en fin de course que je suis arrivée dans ce lieu qui n’était pas idéal d’après mon cahier des charges. Mais quand je l’ai vu, j’ai vraiment eu un coup de cœur. Je m’y suis sentie comme chez moi. Je me suis dit : « C’est ici !». C’était une évidence. Parce qu’il y a un volume très particulier qui fait qu’on respire. Pourtant, quand je l’ai visité, c’était quasiment une ruine, ça prenait l’eau de partout, c’était noir. Ca n’avait pas été habité depuis plus de vingt ans ! Mais je sentais ce qu’on pouvait en faire et j’en voyais la beauté latente. C’est un ancien atelier, comme c’est la tradition dans ce quartier, des industries métallurgiques. Dans le garage, il y avait encore la poutre métallique au plafond, des portes en métal et une traille en métal. Je voulais absolument garder des traces de l’histoire du lieu tout en rénovant le bâtiment. J’aime les lieux industriels. D’ailleurs, pendant mes études d’histoire, je m'intéressais beaucoup à l’archéologie industrielle. Je voulais donc que ce lieu garde une trace de son histoire tout en ayant une décoration très contemporaine, assez design, qui cohabitait très bien avec le métal rouillé.

3 Votre librairie L’Imagigraphe regroupe en un seul lieu des livres, des disques, des DVD et des tableaux. Cette diversité culturelle correspond-elle à cette notion inventée de l’imagigraphie qui donne son nom à votre librairie ?
Dans le projet de départ, je ne voulais pas de ghetto culturel entre la musique et la littérature. Pour moi, tous ces domaines ont des liens, représentent un tout : un imaginaire culturel qui s’exprime de différentes manières, à travers la littérature, la musique, la peinture. C’est ainsi que j’ai inventé ce mot « imagigraphe ». Je cherchais un nom pour la librairie. Je voulais qu’il soit assez court mais qui en même temps dise tout cela sans être un mot froid. L’imagigraphe est un mot que j’ai inventé pour dire les écritures de l’imaginaire, l’écrit, la musique et l’image. Je l’ai déposé après. 

4 Mais, pour vous, le lecteur est-il par essence un mélomane et/ou un amateur de peinture ? Pour le client, y a-t-il forcément un lien entre tous ces domaines ?
Pour moi, c’était presque une évidence mais j’ai réalisé que ce n’était pas vrai ; que des gens qui n’aiment pas la musique peuvent aimer lire. Je pensais que quand on avait une ouverture sur la littérature, on l’avait aussi sur la peinture et la musique. En fait pas nécessairement. Mais ce n’est pas grave. Il y a toutes sortes de comportements devants les arts. J’ai envie de tisser des liens entre chaque domaine et que chacun de mes clients prenne ensuite ce dont il a envie, qu’il se réapproprie le projet à sa façon.

5 Votre rayon bande dessinée est étonnement pointu pour une librairie généraliste. Les éditions de l’An 2, Frémok, figurent parmi vos choix. Pourquoi ? 
Moi, j’appelle la bande dessinée pointue la bande dessinée littéraire. Ce sont des livres qui ont un vrai contenu littéraire grâce à une expression graphique. En cela, ce sont des livres d’auteurs qui suivent la même recherche de qualité que dans la littérature. Il se trouve que ce sont des éditions qui m’intéressent, qui me passionnent mais qui passionnent aussi les clients. J’ai une clientèle qui aime ce type de bande dessinée. Nos passions se sont rencontrées, c’est tout. Si je n’avais pas eu les clients pour les lire, je n’aurais pas pu continuer. 

6 A quand une librairie spécialisée dans la bande dessinée ?
Jamais ! car il n’y a pas forcément besoin de séparer les genres. Les bandes dessinées sont déjà là au milieu des autres livres. 

7 Vous consacrez régulièrement une table à une maison d’édition. Pourquoi ?
De temps en temps, on met en avant un éditeur qu’on aime bien et qui n’est pas forcément connu du grand public. Récemment par exemple, on a fait une table sur les éditions Sabine Wespieser qui ont été créées il y a un peu plus de trois ans et qui font un vrai travail de recherche d’auteurs, qui ont un réel souci de la réalisation du livre. On a présenté cette maison d’édition pendant près de deux mois à nos clients. Ils ont ainsi pu voir côte à côte une ligne éditoriale et une unité physique. Juste avant, on avait mis en avant les éditions Les Allusifs qui sont basées au Québec et qui ont une production très riche tant du point de vue de la qualité de leurs textes que dans la présentation de leurs livres.

8 Quel est l’intérêt pour vous de montrer l’identité d’une maison ?
C’est d’extraire du lot ! Il y a une production énorme. Nous, professionnels, on sait se repérer dans cette profusion de livres mais je crois que le client qui vient une fois de temps en temps ne peut s’y retrouver. Parfois, il est bon d’extraire et de mettre en avant, de montrer, de démontrer des éditions pour que tout à coup elles apparaissent évidentes aux lecteurs. 

 

9 Antoine Gallimard a déclaré dernièrement dans Le Monde que les petits éditeurs encombraient les tables des libraires. Partagez-vous ce sentiment ?
Je ne cherche pas forcément à opposer les petits éditeurs aux gros. Ce qui m’intéresse, c’est ce que les maisons d’édition produisent. Il y a des petits éditeurs de grande qualité qu’on a envie de montrer et d’autres moins. De même qu’il y a aussi chez les gros éditeurs des inégalités. Dire que les petits éditeurs publient trop ou encombrent les tables est faux. Si les livres sont bons, ils ont leur place. En revanche, globalement, l’ensemble de l’édition sort beaucoup de titres, ce qui nuit à la visibilité des livres pour les lecteurs. En outre, et c’est peut-être le plus grave dans cette production pléthorique, un tas de livres passent à la trappe. On n’a pas le temps de tout lire et de tout montrer. 650 livres pour une rentrée littéraire, c’est énorme ! 


10 Vous disiez que vous aviez une assez longue expérience de la librairie. La profusion de la production littéraire représente-elle alors un risque pour le lecteur et l’auteur ?
Non, parce qu’on est quand même là, nous les libraires, pour aider les lecteurs à s’y retrouver. Mais pour être sincère, je pense qu’il y a des auteurs qui sont passés à la trappe parce qu’ils ont été écrasés par la masse. Il faut avouer qu’il y a une part de chance dans la découverte d’un auteur par des libraires ou des journalistes ou encore par le bouche à oreille des lecteurs. Et parfois, il y a des livres qu’on ne voit pas : ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas bons, c’est parce qu’on ne peut pas tout faire. La surproduction de livres laisse moins de chances à un auteur qui n’est pas connu qu’aux auteurs installés. 

 

11 Que signifie pour vous l’appellation « librairie indépendante » ?
C’est tout d’abord « la solitude du libraire de fond » parce qu’être libraire indépendante signifie être patron indépendant, être seul face aux difficultés de l’entreprise. Et en même temps, c’est l’excitation de monter son propre projet. C’est à la fois une liberté et un esclavage. La liberté de faire ce que j’ai envie avec mes moyens et aussi l’esclavage de mes moyens. Mais monter une librairie indépendante reste une aventure, une aventure passionnante.

12 On parle d’une crise du livre. Qu’en est-il des difficultés rencontrées par les librairies à l’heure actuelle ?
Les difficultés sont réelles. La librairie est une économie extrêmement fragile, à plus forte raison quand il y a une période de crise économique comme celle que nous traversons en ce moment. Cette crise touche les produits que l’on ne considère pas de première nécessité. Ca se ressent en librairie. La priorité ne peut pas être le livre pour tout le monde. Les gros lecteurs vont toujours venir mais les petits lecteurs, à un moment donné, vont faire des choix. Pour eux, le livre n’est pas un produit de première nécessité. Certains vont préférer l’Ipod ou l’écran plat pour regarder le match de foot. A cette différence de priorité économique s’ajoute un temps passé devant la télé ou l’Internet qui n’est donc pas ou plus consacré à la lecture. Pour moi, la crise du livre s’explique surtout par une modification des modes de vie et de consommation. 

13 Peut-on alors parler d’une vraie concurrence entre le livre et l’Internet ? Je pense notamment aux sites comme Amazon.com ou la Fnac.com.
Je ne pense pas qu’Internet soit le gros problème de la librairie aujourd’hui, en tout cas, peut-être demain… En revanche, ça l’est pour le disque. Les amoureux du livre aiment toucher, voir, alors que pour le disque, c’est un autre rapport à l’objet. Il y a un rapport de sensualité avec le livre qu’il n’y a plus, ou moins, avec le disque. Internet ne satisfait pas tout. Je pense plus à la concurrence des autres types de produits qui sont en passe de changer notre mode de vie. Le livre représente malgré tout un objet prestigieux. Quand les gens veulent offrir quelque chose, le livre reste un joli cadeau, sans être trop onéreux. Il est à la fois prestigieux et affectif. Beaucoup de gens aiment offrir un livre qu’ils ont lu. Ils mettent ainsi leur affect dans le cadeau. 

14 Vous êtes ce que l’on pourrait appeler une « conseillère littéraire ». Je vous ai d’ailleurs vue à l’œuvre. La scène était suffisamment rare pour que je la raconte. Vous conseilliez à une cliente Terre des Oublis chez Sabine Wespieser avec une telle passion que les autres clients qui assistaient à la scène repartaient avec le roman sous le bras ! 
Et le pire, c’est que je l’ai conseillé à 120 personnes… ! On a du plaisir à découvrir de bons livres et à les partager avec des lecteurs qui sauront les apprécier. Mais on peut aimer un livre et se trouver face à quelqu’un qui ne partage pas forcément nos goûts. Il faut donc trouver le bon livre pour la bonne personne. Quand on a un coup de cœur, on est très content de le faire connaître. Il se trouve qu’en plus, pour Terre des Oublis, la presse a été élogieuse. Les articles aident toujours à conforter le conseil qu’on a donné au client. C’est vrai que ça devient un petit jeu de se dire « Est-ce que je suis toujours convaincante ? Est-ce que j’ai toujours la passion suffisante pour le vendre ? » 

15 Pensez-vous que pour être un bon libraire, il faille être un bon lecteur ?
C’est essentiel bien sûr. On ne vend bien que ce qu’on connaît bien. Je dirais même que l’on vend encore mieux ce que l’on aime , même si on ne doit pas se limiter à ce qu’on aime. Il ne faut pas oublier qu’on doit répondre avant tout à une demande qui ne correspond pas forcément à nos goûts. Mais c’est sûr qu’il faut être un lecteur pour conseiller et vendre des livres. 

16 Et vous restez une lectrice assidue ?
Oui, mais je veux garder ma liberté de lecture. Par exemple, ce n’est pas parce qu’un auteur ou un éditeur me dit : « J’aimerais que vous lisiez ce livre » que je le lirai. La lecture reste une rencontre qui ne s’impose pas. Il y a déjà une pression quotidienne du travail, je ne veux pas que mon plaisir de lecture soit entaché par des pressions extérieures. 

17 Vous lisez combien d’heures par jour ?
Je peux lire le matin au réveil, le midi à table ( je prends alors un plat qui se mange à une main !), le soir et le dimanche. 

18 Vous lisez donc régulièrement.
Très régulièrement. Mais il y a des périodes où je n’arrive plus à lire. Des moments de saturation. Alors, à ce moment-là, je ne lis plus que des romans policiers et ça me remet les neurones en marche ! 

19 Cette rentrée littéraire compte environ 680 livres. Quel est le titre qui vous a particulièrement marquée et que vous aimeriez nous conseiller ?
Mon coup de cœur du moment est Train de Nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier chez Maren Sell. C’est un très gros livre que j’ai lu avec passion à mon retour de vacances. Je ne l’ai pas lâché et j’ai attendu avec impatience qu’il sorte parce que quand on me demandait des conseils de lecture, je voulais déjà en parler. C’est un livre qu’on a envie de lire lentement parce qu’il est bien écrit, il a un fond, notamment philosophique, et en même temps on a envie de le lire rapidement parce qu’il y a un vrai suspens autour des personnages.

20 Quels sont vos projets pour l’année à venir ?
J’ai des projets avec deux associations, Les Filles du Loir et Phonie-Graphie qui défend la culture grecque contemporaine. Pour ce qui est des expositions que j’organise au sous-sol de la librairie, la prochaine sera de Jean Dometti qui est peintre et graveur, en octobre - novembre. J’ai d’autres projets en cours mais les dates ne sont pas encore fixées alors je préfère ne pas en parler. En général, je fais par an six expositions de peinture, de dessin et de photo. En partenariat avec une école primaire du quartier , je vais organiser des lectures à voix haute pour les enfants . Et puis, pour finir, cette année verra sans doute la naissance d’un site Internet consacré à la librairie… 

21 Les associations littéraires se multiplient en ce moment, notamment à Paris. Pourquoi avoir accepté de travailler avec Les Filles du Loir ?
D’abord parce que les personnes étaient sympathiques ! Ensuite parce qu’il y avait un vrai projet et une histoire derrière. Et parce que j’ai rencontré des gens qui me paraissaient très professionnels dans leur façon de gérer leur association. Il est important d’avoir autour de soi des personnes qui ont à la fois des rêves et les pieds sur terre. C’est cela qui m’a convaincue. Et puis j’ai apprécié les choix littéraires de l’équipe. J’ai trouvé jolie cette histoire de copines qui au départ se réunissent et ensuite se développent en association. C’est généreux.

22 Dernière question, que peut-on vous souhaiter pour 2007 ?
D’abord pleins de plaisirs de lecture toujours et puis que la librairie se fasse de plus en plus connaître parce que l’Imagigraphe est une jeune librairie. Il faut donc que j’arrive à me faire connaître encore plus pour que l’aventure soit durable. 

Entretien réalisé le jeudi 31 août 2006 par Marine Jubin et Marie Clément