Anne Lima

1 Marine Jubin. Quelles sont les origines des éditions Chandeigne ?
Anne Lima. Michel Chandeigne a crée un atelier typographique en même temps qu’une librairie portugaise, il y a 20 ans environ. C’est e plus petit atelier d’Europe : il fait 4 m2 ! Quand nous avons crée les éditions Chandeigne en 1992, nous avons essayé de garder une approche classique de la typographie tout en utilisant le matériel informatique actuel. Nous tenions à garder les règles de composition du livre et à respecter le confort de la lecture, sans pour autant abandonner ces normes typographiques qui datent du XVI-XVIIIèmes siècles : pages claires, textes ni trop serrés ni trop dilatés. En utilisant les ordinateurs actuels, on peut essayer de faire un travail très proche de ce que l’on pouvait faire avant en typographie. Nous avons d’abord conservé cette méthode de travail et ce lieu, comme à la fin du XVIIème et au XVIIIème siècles, quand l’imprimeur-éditeur, avait un lieu, sorte de cabinet de curiosité, dans lequel les gens pouvaient se procurer les livres, les lire, en discuter. Notre (tout petit) lieu à nous, avec son atelier typographique, est situé 10, rue Tournefort. Même si l’imprimerie ne fonctionne plus maintenant, tout ou quasiment est fait là. Nous suivons la chaîne complète du livre. 

2 M. J : Quelle est la particularité de vos livres ?
A. L : Les livres de Chandeigne sont imprimés sur du beau papier avec une couverture qui leur donne une vraie identité. Nous bénéficions d’une image d’éditeur au travail soigné. On travaille par exemple sur du papier italien. Par exemple, la collection Magellane a une image très forte, et cela, grâce aux différentes couleurs utilisées : toujours une image en quadrichromie au centre et autour une cinquième couleur qu’on essaie de marier aux autres. Ce choix des couleurs en fonction d’un texte est un de nos grands plaisirs. Au début des éditions Chandeigne, on travaillait avec un imprimeur de Dijon. C’était la Rolls de l’imprimerie en France ! Plus sérieusement, c’est une maison familiale créée au XIXème siècle, qui a encore des épreuves corrigées par Balzac lui-même. A partir du moment où ils ont été rachetés par un groupe suisse, nous avons assisté à une sorte de dérive. Leur manière de fonctionner avait changé. En réalité, ils essayaient de rester compétitifs, comme les autres imprimeurs, ça se comprend. Nous avons donc fini par travailler avec d’autres imprimeurs. Pour être honnête, nous avons aussi été tentés de choisir un autre papier, moins cher, pour baisser le prix du livre. Mais nous nous sommes rendu compte qu’on ne devait pas lésiner sur la qualité matérielle de nos livres parce que, dans ce climat de crise, c’est ce qui nous distingue des autres éditeurs. On peut même supposer qu’à long terme le caractère luxueux et singulier de nos livres nous sauvera.

3 M. J. Que signifie pour vous le fait d’avoir ciblé votre maison d’édition autour de la culture lusophone ?
A. L. Au départ, l’idée était de s’associer avec la librairie portugaise, celle des débuts. Il était alors évident qu’il fallait poursuivre dans cette voix de la lusophonie. D’autre part, il nous a semblé important de présenter, par le biais de notre collection Magellane, des textes fondamentaux de la littérature et de la culture portugaises. Pour nous, ces récits de voyage du XVème au XVIIIème siècles étaient indispensables pour comprendre cette époque. Mais finalement, et contre toute attente, on s’est rendu compte que les meilleurs témoins sur les navires portugais n’étaient pas forcément portugais, mais italiens, espagnols, etc… Forts de ce constat-là, nous avons rapidement diversifié notre catalogue. Il n’en demeure pas moins que nous publions principalement des textes liés à la culture lusophone. Parce que c’est évidemment là que nous avons un véritable savoir, une vraie culture, que ce soit Michel Chandeigne ou moi-même. Et puis, je ne serais pas honnête si je ne parlais pas de notre attachement personnel, familial, au Portugal qui nous pousse à défendre cette langue et cette culture. 

4 M. J. Quelle est votre ligne éditoriale ?
A. L. Notre ligne éditoriale est très variée. On aborde toutes sortes de sujets. Nous envisageons prochainement d’éditer un livre de cuisine, enrichi d’une analyse historique. On peut aborder tous les thèmes, l’histoire, la religion, l’architecture, les arts. En revanche, ce que l’on ne fait pas du tout, et qu’on laisse à d’autres éditeurs plus expérimentés, c’est la littérature contemporaine, à quelques exceptions dont Mia Cuto qui est un auteur africain lusophone auquel nous sommes très attachés et qui ne nous semble pas suffisamment « travaillé » par les autres éditeurs. 

5 M. J. Vous accordez une place toute particulière aux sciences humaines qui n’ont pourtant pas le vent en poupe dans l’édition française. Pourquoi ?
A. L. Les sciences humaines occupent toujours une place de premier choix au sein des éditions Chandeigne par fidélité à notre première collection, Magellane, dont les récits de voyage sont à mi-chemin entre la littérature et l’histoire. Et pour une question de goût personnel. J’ai suivi une formation d’historienne, quant à Michel Chandeigne, il s’est toujours montré très intéressé par l’histoire. Il n’empêche que depuis 1992, nous avons beaucoup plus de difficultés à faire connaître nos livres de sciences humaines. Nous préparons actuellement une synthèse sur l’histoire des juifs portugais. C’est la première fois en France qu’on traite ce sujet qui recoupe une partie de la diaspora juive du XV au XVIIème siècle. Or, lorsque notre distributeur, Les Belles Lettres, qui fait au demeurant un très bon travail, a présenté le livre aux libraires, il s’est opposé à un certain manque de curiosité intellectuelle. 

6 M. J. A combien tirez-vous un livre comme L’Histoire des juifs portugais ?
A. L. On va commencer par 2000 exemplaires. En 1992, nous éditions les livres de la collection Magellane à 2000. Puis, de 1997 à 1999, on est arrivé à des tirages de 3000 exemplaires. Mais depuis, nous avons revu nos tirages à la baisse parce qu’il est devenu plus difficile de toucher nos lecteurs. La distribution classique ne nous permet plus de trouver nos lecteurs. On a actuellement un système de distribution très concentré qui doit faire face à une quantité astronomique de publications. Il est impossible qu’il n’y ait pas, pour chaque livre de la collection Magellane, au moins 2000 lecteurs. Il nous faut donc trouver un système de vente parallèle comme par exemple la création d’une « Association des Amis de la Magellane ».

7 M. J. Au regard de votre catalogue, on a l’impression que les sciences humaines sont pour vous au croisement du récit de voyage, de l’essai religieux et de la synthèse historique ? Partagez-vous ce point de vue-là ?
A. L. Personnellement, je suis très attirée par l’histoire des religions. Bien qu’athée, je pense que toute l’histoire humaine est sous tendue par des mouvements et des phénomènes religieux. Quand on prend les récits de voyage au XVème, ces voyageurs partaient pour des questions économiques mais aussi religieuses. Nous prenons les textes des Jésuites comme des documents d’ethnologie et d’anthropologie. 

 

8 M. J. Depuis quelques années, vous avez crée une collection pour la jeunesse. Quels sont les critères qui président à la création d’un livre pour la jeunesse?
A. L. On a commencé cette collection en 2000 avec un grand classique portugais, Le Roman de la Renarde, illustré par Benjamin Rabier au début du siècle. Le thème est une variante du Roman de renard avec la métamorphose du renard en renarde. On a immédiatement trouvé un bon accueil, ce qui nous a donné l’envie de continuer cette collection. Notre première approche était résolument littéraire, et l’est restée. Notre prochain texte, par exemple, est un conte finlandais de Topolus, une sorte d’Andersen finlandais. 

8 M. J. Depuis quelques années, vous avez crée une collection pour la jeunesse. Quels sont les critères qui président à la création d’un livre pour la jeunesse?
A. L. On a commencé cette collection en 2000 avec un grand classique portugais, Le Roman de la Renarde, illustré par Benjamin Rabier au début du siècle. Le thème est une variante du Roman de renard avec la métamorphose du renard en renarde. On a immédiatement trouvé un bon accueil, ce qui nous a donné l’envie de continuer cette collection. Notre première approche était résolument littéraire, et l’est restée. Notre prochain texte, par exemple, est un conte finlandais de Topolus, une sorte d’Andersen finlandais. Pour ce livre, nous avons fait appel à l’illustrateur français Philippe Dumas. Tous nos livres, pour le moment, sont bien reçus. Certes, ils ne sont peut-être pas aussi faciles à vendre que d’autres livres pour la jeunesse, plus formatés. Mais on continue d’en éditer. Je crois d’ailleurs qu’on est en train de constituer une belle collection, comme la collection Magellane, fondée sur de grandes références. Bref, ce qui préside à la création d'un livre pour la jeunesse, aux éditions Chandeigne, tient en deux mots : plaisir du texte et travail avec les illustrateurs. 

9 M. J. Vous avez publié un auteur français Marcel Cohen. Comment s’est passée la rencontre avec cet auteur?
A. L. La rencontre a eu lieu il y a longtemps, avant que n’existent les éditions Chandeigne. Avant 1992, donc, Michel Chandeigne réalisait quelques livres en typographie et il avait envoyé à Marcel Cohen un ou deux livres qu’il avait réalisés. Marcel Cohen accepta de lui donner quelques petits textes. Ce fut le début d’une longue amitié. Bien sûr, Marcel Cohen est surtout un « auteur Gallimard », mais il publie chez d’autres petits éditeurs. Entre nous soit dit, je crois que c’est un des écrivains majeurs de la littérature contemporaine. Nous avons pu ensuite éditer son texte Métro et rééditer Galpa qui était sorti dans les années 70 aux éditions du Seuil. Et pour finir, on a fait avec lui Tombeau de l’Eléphant d’Asie (il a une passion pour l’Inde). C’est donc une histoire d’amitié et de complicité qui lie Marcel Cohen aux éditions Chandeigne. 

10 M. J. Souhaiteriez-vous développer une politique d’auteurs ?
A. L. Oui, mais en pointillé. Nous pouvons accueillir les auteurs français dans la collection Métro et les auteurs africains dans la collection Lusitane. Mais nous avons conscience de ne pas être suffisamment armés pour les faire vivre. Quand les auteurs sont vivants, le public aime les rencontrer ; il faut donc que l’éditeur ait le temps et l’argent pour organiser un véritable suivi du livre après sa sortie. Il nous est donc impossible pour le moment de développer une politique d’auteurs. 

11 M. J. Avez-vous d’autres projets pour votre collection de livres de poche ?
A. L. Métro de Marcel Cohen a été le premier livre de la collection. Nous avons ensuite sorti un texte de Lévi-Strauss sur le Brésil, Loin du Brésil. Le troisième est une nouvelle de Machado de Assis, Chasseur d’esclaves, un Père contre une Mère. On aimerait maintenant publier un court texte de Léon Bloy. Mais il nous faut avouer que ces livres, qu’on appelle dans notre jargon des « livres de caisse », ne nous sont pas très familiers…

12 M. J. Quel regard portez-vous sur l’édition française et sur le rapport qu’entretiennent les grandes maisons et les maisons d’indépendantes ? 
A. L. Je porte actuellement un regard très pessimiste sur l’édition française. Je respecte quelques grandes maisons, comme Gallimard, pour leur catalogue, même si je n’aime pas forcément ce qu’elles publient maintenant. Le problème majeur actuellement, c’est que certaines grandes maisons possèdent presse, radio, maison de la presse, diffusion, distribution, contrôlant ainsi toute la chaîne du livre. Le point positif de cette main mise des grands éditeurs sur le marché du livre, c’est que beaucoup de petits éditeurs essaient de se regrouper pour trouver des solutions parallèles. Malheureusement, ces tentatives de survie ne résistent pas à la pression économique. Et il y a toujours ce problème du développement qui fait que même des éditeurs très engagés finissent par perdre courage. Il nous faut trouver des structures alternatives de diffusion. Au fond, distribuer les livres, n’importe quelle structure, grosse ou petite, peut le faire. Le problème, c’est de les mettre en place. Maintenant, Les Belles Lettres représentent beaucoup trop d’éditeurs. Comment voulez-vous que les librairies fassent leur choix quand elles voient arriver un représentant des Les Belles Lettres avec plus de cent titres ? D’ailleurs, les libraires subissent une pression des grands distributeurs parce que, pour avoir des livres qui se vendent bien, ils sont amenés à accepter l’office et donc tous les autres livres. Tous ces livres encombrent les tables. Aussi reste-t-il très peu de place aux maisons alternatives. Le pire est que depuis deux ans on assiste à une accélération de ce processus. C’est ce qui me rend très pessimiste. A l’heure actuelle, un livre reste en librairie un ou deux mois. Maintenant, un bon livre est un livre qui se vend sur le champ. Il y a longtemps, il y avait déjà eu Papillon qui était un bon livre et qui s’était très bien vendu. Les best-sellers ont toujours existé mais ils n’empêchaient pas d’autres livres de trouver leur place et leur public. Après le Da Vinci Code, toutes les maisons ont sorti leur livre sur le Da Vinci Code. Il est tout de même consternant de faire le tour du monde et de le voir dans tous les rayons. Cette année, je suis allée au Brésil et au Mexique : le Da Vinci Code était le livre qui se vendait le plus. C’est terrorisant ! Le livre est bon mais il est loin d’être le seul à l’être. Au fond, le grand perdant est le lecteur, qui perd en richesse. 

13 M. J. Quelles orientations souhaiteriez-vous donner aux éditions Chandeigne ?
A. L. Pour le moment, nous essayons de maintenir la ligne éditoriale sur nos différentes collections. Nous allons peut-être freiner un peu la collection Magellane. Je souhaite maintenir neuf à dix livres par an et travailler davantage avec les réseaux parallèles. Il y a là un vrai travail à faire. Nous aimerions également développer plus de partenariats avec le Portugal et le Brésil.

14 M. J. Diriez-vous que vous êtes une éditrice militante ?
A. L. Je n’aime pas trop le mot « militant ». Ni Michel Chandeigne ni moi ne l’utiliserions pour nous qualifier. Il y a des éditeurs qui sont militants, mais pas nous. On est plus résistant que militant. Nous avons un goût réel pour le travail qu’on fait et nous souhaitons travailler à notre rythme ; notre démarche est donc plutôt de l’ordre de la résistance.

15 M. J. Pour finir, l’association Les Filles du Loir avait repéré dans votre catalogue Tombe, Tombe au fond de l’Eau de Mia Couto. C’est un texte qui a rencontré un véritable succès auprès de nos adhérents. Pourriez-vous nous conseiller un autre livre de votre catalogue ?
A. L. Je pourrais vous conseiller Résumé d’Ana de Modesto Carone, un auteur contemporain brésilien. Il s’agit d’une saga qui, à travers l’histoire d’une famille, et surtout de deux personnages, permet de traverser un siècle de l’histoire brésilienne. C’est très proche de la réalité grâce à une écriture très épurée, presque clinique. 

16 Et en collection Magellane ?
A. L. Je pourrais vous suggérer deux livres. Le premier Histoires tragico-maritimes, trois Naufrages portugais au XVIème siècle qui est un des textes fondateurs de la littérature portugaise. Ce sont en fait des récits de naufrage servis par de magnifiques pages. Le second, qui nous a valu notre seul passage à la télévision, chez Bernard Rapp, est Le Traité de Luis Frois sur les contradictions de mœurs entre Européens et Japonais. Un père jésuite, à la fin du XVIème siècle, compare de façon binaire ces deux peuples, ces deux civilisations, de manière parfois très drôle. 

Entretien réalisé par Marine JUBIN et Marie CLEMENT en septembre 2006