L'Ogre à plume

Comment est né L’Ogre à plumes ? 
Sophie. Au départ, l’association Le Poisson soluble est une histoire d’amitié. On est trois, Virginie, Yves et moi-même et on se connaît depuis une dizaine d’années. Yves et moi avons suivi la même formation au Conservatoire d’art dramatique de Nantes, quand Virginie était au Conservatoire d’art dramatique de Bordeaux. Et puis un jour on a décidé de se retrouver à Paris tous les trois pour fonder à la fois l’association Le Poisson soluble et le café littéraire L’Ogre à plumes. 

Avez-vous chacun un rôle spécifique au sein de l’association Le Poisson soluble? 
Sophie. Les places se décidées assez naturellement. Virginie est comédienne mais elle est aussi auteur et metteur en scène. Yves et moi sommes comédiens. Mais nous travaillons depuis sept-huit ans maintenant en tant que lecteurs pour des maisons d’éditions sur des festivals. Nous lisons donc beaucoup de littérature contemporaine. Virginie lit plus de théâtre que nous, je pense, par le fait même qu’elle est écrit du théâtre. 

Yves. Nous sommes rapidement rendus compte que lorsque nous parlions de spectacle, de théâtre, c’était le livre qui ressortait de nos conversations. Et pas forcément la mise en scène ou l’interprétation. De même, nous avions toujours des livres dans nos poches juste pour le plaisir de lire et non pas uniquement en vue de l’adapter à la scène. Je crois vraiment que le noyau dur de l’association était le livre. Comme disait Sophie, nous travaillons depuis plusieurs années sur le festival « Écrivains de bord de mer » de la Baule et pour la METE à Saint-Nazaire – la Maison des écrivains et des traducteurs étrangers. Ces deux événements nous ont permis de découvrir et de rencontrer de nombreux auteurs de romans. Personnellement, parallèlement à mes lectures d’acteur, je lis de plus en plus de romans et de poésies contemporaines. Sophie, quant à elle, participe aussi au festival de Nantes, Impressions d’Europe, qui organise des rencontres avec des auteurs étrangers. 

Comment est née l’association Le Poisson soluble ? 
Yves. Sophie souhaitait créer un lieu et non une compagnie de théâtre ni un théâtre. Plutôt un espace où il y aurait des livres, des auteurs. Un lieu où l’on puisse proposer une lecture, où l’on puisse parler, faire découvrir à un public des auteurs qu’il ne connaît pas forcément. Nous voulions vraiment combattre le préjugé selon lequel la littérature contemporaine est inabordable. 

Sophie. En fait, l’idée du lieu s’est très vite associée à celle de l’association. Nous avions envie d’un lieu où puissent se rencontrer des auteurs, des lecteurs et un public. Le café restaurant L’Ogre à plumes est né avant même l’association Le Poisson soluble, qui s’est imposé à nous comme la forme juridique idéale à notre projet. Cette aventure date de 2006, septembre 2006. 

Comment avez-vous découvert ce lieu de L’Ogre à plumes ?
Sophie. Nous avons tout d’abord beaucoup cherché, visité une quinzaine de lieux. Il a été à un moment question que l’on s’installe dans le Marais, dans le IIIème arrondissement. Tout était quasiment fait, les plans, nous étions prêts à signer. Jusqu’au moment où je suis passée devant L’Ogre à plumes. J’y suis rentrée. Tout était à refaire, le lieu avait de sérieuses contraintes comme le fait qu’il y a deux salles qui ne communiquent pas. Malgré tout, j’ai appelé Virginie et Yves pour leur demander de venir. Ils ont vu et on a signé pour L’Ogre. La décision s’est prise en trois heures. Et voilà le résultat. 

Vous avez rencontré depuis un an et demi des auteurs qui ont marqué l’histoire du lieu ? Pouvez-vous nous parler de ces relations privilégiées que vous avez réussi à instaurer avec des figures marquantes de l’écriture contemporaine ?
Sophie. Tous ces liens se sont opérés naturellement. Comme le disait Yves précédemment, nous fréquentions beaucoup les auteurs dans les festivals où nous intervenions ; nous avons gardé des contacts avec certains en dehors du festival parce que nous avions beaucoup aimé leurs livres, leur humanité, leur personne. Je pense notamment à deux auteurs, Marie Nimier et Tanguy Viel, mais il y en a beaucoup d’autres. Nous étions plein d’envies et d’idées, animés par une sorte d’effervescence. Nous avions envie d’un lieu où les auteurs pouvaient rencontrer leur public tout en ignorant que ce désir puisse un jour être partagé par les artistes eux-mêmes. L’idée de la carte blanche est, par exemple, très vite devenue moteur dans notre projet. Nous voulions proposer à un auteur, qui ne soit pas forcément en contact avec son public, de venir deux trois jours ici pour nous faire découvrir leur univers. Et cela, par une série de rencontres avec des artistes qu’il aime, comme des écrivains, des comédiens, des cinéastes, des plasticiens… Le but était pour nous de créer toute une série de minis festivals. Nous sommes tout d’abord demandés si cette idée pouvait intéresser des auteurs. Nous avons proposé à Marie Nimier la première carte blanche, qu’elle a acceptée. Elle a tellement joué le jeu qu’on a compris qu’effectivement ce n’était pas un si mauvais concept. Puis il y eut d’heureuses rencontres comme par exemple avec Denis Podalydès. Il était arrivé la première fois à L’Ogre à plumes quasiment par hasard. Ça s’est vraiment bien passé puis il est revenu nous proposer une version de Docteur Jeckyll et Mister Hide, qu’il créera l’année prochaine. Pour nous, un des grands bonheurs de ce lieu, c’est de voir une création naître chez nous, ici, dans ce petit lieu. Des auteurs viennent tester ici des oeuvres qu’ils créeront sans doute plus tard, dans des lieux plus grands. Nous éprouvons une grande joie à l’idée de contribuer à la création d’une œuvre dans ce petit espace du bas qui contient à peine cinquante places. 

Quelle est la singularité de vos soirées ? 
Yves. Je coirs que nous visons une certaine simplicité dans l’organisation des soirées. Nous cherchons, même si le terme est galvaudé aujourd’hui, une certaine convivialité. Nous avons eu la chance de recevoir Armand Gatti le temps d’une journée dans le cadre pour une carte blanche dans le cadre de Lire en fête. C’était un de mes rêves. J’avais travaillé sur un de ses spectacles, il n’en avait pas signé la mise en scène mais il était venu parler son travail. Je n’imaginais même pas qu’un jour la rencontre avec ce grand monsieur du théâtre et de la littérature puisse avoir lieu. Pour moi, ce sont ces moments simples et chaleureux qui nous donnent encore envie de nous battre. 
Mais il nous faut avouer que le quotidien est parfois difficile. Pour le coup, L’Ogre à plumes porte bien son nom : il nous mange de l’intérieur, nous prend tout notre temps, nous demande un véritable investissement financier, personnel. C’est compliqué d’avoir une vie parallèlement à L’Ogre à plumes. Nous ne connaissions pas grand chose à la gestion ni à la comptabilité. Il nous a fallu apprendre sur le tas, ce qui nous a demandé pas mal de temps et d’effort. Et le comble, c’est que nous ne pouvons quasiment plus profiter de notre outil de travail qui est la salle du bas. Égoïstement, en tant que comédiens, nous aimerions davantage nous y produire. Malheureusement, nous n’avons quasiment plus le temps de jouer, ou de lire. L’an dernier, j’ai fait une lecture de Ravel de Jean Échenoz. Eh bien, je préparais mon montage à trois heures du matin, après mon service.

Et quels sont vos projets d’avenir ?
Yves. Nous voudrions bien sûr continuer cette aventure et approcher encore plus de notre projet initial, d’organiser des cartes blanches une fois par mois. Et puis nous aimerions prendre le temps de lire, de rencontrer davantage et plus librement les auteurs et les maisons d’édition que nous aimons et que nous voulons faire connaître.

Propos recueillis par Marine Jubin