Marie Clément

Nuit d'Edgar Hilsenrath
Attila Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, janvier 2012, 550 pages, 25 euros. 
Avec, une fois encore, une couverture magnifique de Henning Wagenbreth.

« Il n’y a qu’une nuit », écrivait Éluard sur Guernica, « c’est celle de la guerre, grande sœur de la misère et fille de la mort répugnante, affolante ».
Nuit porte effroyablement bien son titre. Premier roman d’Hilsenrath mais troisième publié par Attila après Fuck America puis Le Nazi et le barbier, le texte nous plonge dans « la sombre impasse du désespoir », en 1941, au plein cœur du ghetto de Prokov en Ukraine. Dans cet espace aliénant, le jour est aimanté par la nuit qui engloutit tout.
Nuit, c’est quelques espaces où se recroquevillent, autour du creux creusé par le ver de la faim, les Juifs rescapés des camps. C’est l’asile de nuit où l’on se damne pour dormir sous l’estrade, sous le poêle, près de la fenêtre. Pour éviter le recoin sous l’escalier du perron, réservé aux malades du typhus qui vont finir dans la charrette aux morts. Nuit, c’est la cour d’un bordel à soldats où l’on cherche à retrouver une pute au grand cœur qui vous fera manger avant de finir pendue. Et puis les latrines où l’on se vide. Car il n’est question que de cela, qui amoindrit l’homme et le râpe jusqu’à la moelle ; plus rien dans le ventre et partant dans le cœur. C’est cela même qui rendit la publication de ce roman impossible dans l’après-guerre allemand. « Quand les temps changent, la merde remonte à la surface » (p. 372) et l’homme n’est plus qu’un sacus merdae qui cherche à se vider. Les émotions ne font plus frissonner son cœur ni n’agitent plus l’âme : elles malmènent les entrailles. Comment parler d’amour quand la bouche n’a plus rien à mâcher ? Que peut faire un homme face à l’agonie de ses semblables dont la mort le rend « héritier » d’une paire de chaussures ou d’une dent en or ?

Sans ménagement aucun, Hilsenrath nous rend témoins d’une survie qui s’embourbe. Chaque chapitre, chaque partie, nous enfoncent un peu plus la tête dans le noir de l’homme, à mesure que l’on côtoie cette troupe de fantômes désarticulés et grotesques : un méchant rouquin, une vieille mère, quelques nantis égarés, des femmes désespérées et lubriques, des enfants perdus, des soldats zélés. Et nous les regardons se (dé)battre, médusés. La présence menaçante de la police reste hors champ. Ce n’est pas elle qui est en scène, mais ceux que l’on a condamnés à vivre là, à se déchirer entre eux. Ultime crime que de les laisser se rendre responsables de leur propre déchéance. 
Une étrange silhouette se détache de l’ombre. On la suit grâce à un chapeau insolite et mal ajusté. C’est Ranek, un homme dont on ne sait plus à force si c’est un salaud ou un être exsangue que l’horreur rend horrible. À mesure que le temps de la guerre dure, le personnage perdra son individualité en perdant ses scrupules. Quand on n’a plus de chaussures étanches, quand on ne cesse d’enjamber des cadavres abandonnés, à quoi rime d’avoir encore ces petits cailloux qui entravent la marche du mal ? Le récit des malheurs malmène son personnage en le faisant perdre son prénom, en le laissant disparaître puis revenir d’entre les morts, « loqueteux ». À la fin du texte, ce sera son pire ennemi qui racontera son sort à celle qui désirait sa mort. Mais comment juger ces deux personnages-là, en deuil chacun à leur manière d’un enfant, et leur reprocher leur jubilation ? Car que penser lorsqu’on a vu les enfants s’amuser avec la chevelure d’une morte défenestrée ou jouer avec un collier de dents en or arrachées à la bouche de mourants à coups de marteau ? On en reste ahuri. 

Et pourtant dans cette nuit, une faible lueur tremble. C’est Deborah, la belle-sœur de Ranek. Dès le début du récit, c’est elle qu’il cherche bien qu’il la croie perdue. Une jeune femme qui humblement refuse de se plier à l’immonde durée de cette nuit et croit encore que l’homme peut s’imposer face au chaos. Elle seule aura l’idée, prendra « la résolution », de partager sa maigre pitance les soirs de shabbat, et « de préparer une fois par semaine plus de soupe » qu’elle ne peut « en manger, et d’en donner à ceux qui en ont le plus besoin. » (p. 478) Et cette éthique du dévouement la sauvera de la mort gluante. Car c’est en agissant là où elle peut qu’elle affirmera la fraternité. Une folle ou une sainte ? Peut-être bien l’ombre lumineuse de la prophétesse du Livre des Juges qui libéra Israël du joug du roi de Canaan et permit au pays de vivre en paix pendant quarante ans… La frêle jeune femme d’Hilsenrath sauvera, en lui souriant, l’avorton d’humanité qui palpite encore dans la nuit. Deborah, cette petite abeille (ce que dit son prénom) aura quand même avec un maigre pollen fait son « miel dans le cœur des hommes ». Mais peut-on affirmer avec la confiance d’Éluard : « L’innocence aura raison du crime » ?
Consultez le numéro des Carnets du loir consacré aux éditions Attila 


Vengeances, Philippe Djian, 
Gallimard (2011)
La première phrase du dernier livre de Djian énonce d’emblée cet amer constat : « Les plus atteints étaient les plus jeunes, sans nul doute, ceux qui avaient une vingtaine d’années. » Le narrateur va mettre tout le roman à prendre la mesure du fossé qui le sépare de cette génération à laquelle appartenait son fils, avant qu’il ne se tire une balle dans la tête au beau milieu d’une soirée dans le genre de celles qu’aime son père. Ce coup de feu se répercute lentement dans le quotidien de son paternel, sans pour autant réussir à l’ébranler. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé de comprendre ce geste, de rattraper le temps perdu et de combler les vides de l’indifférence. Car il fallait du cran à ce père endeuillé pour inviter chez lui la jeune fille inconnue qui s’était vomi dessus, un matin, en pleine rame de métro. Hasard ou vengeance, cette Gloria était la petite amie de son fils et c’est par elle que Marc va remonter le fil du passé et de sa paternité en berne.
Dans une langue abrupte qui se refuse à l’étude psychologique, Djian fait le portrait de ces adultes, anciens révolutionnaires, actuels artistes installés, que le malaise des jeunes n’affecte pas et qui continuent leur vie, en pente douce. Plus que les liens de filiation, ce seront les liens d’amitié et les ratés d’anciennes histoires d’amour que le narrateur Marc va interroger. Le récit, alternant paragraphes à la première personne et à la troisième, plus distancée, permet à Djian de préserver la part de mystère et donc d’humanité de ses personnages qui ne se comprennent pas et que l’époque, avec une irrémédiable violence, sépare.


Tout bouge autour de moi, Dany Lafferière, 
Grasset (2011)
Il y a eu le 11 septembre 2001. Puis, pour d’autres, il y eut le 12 janvier 2010. Dany Laferrière se trouvait alors à Port-au-Prince quand la terre a tremblé. Pour la première fois, dans l’histoire d’Haïti, ce pays est apparu sur les écrans du monde entier. Haïti, enfin, existait, mais dans quel cataclysme !
Dans ce texte composé de petits paragraphes dont les titres luttent contre la dispersion, l’écrivain haïtien témoigne des premiers moments après le tremblement de terre. Il s’agit d’instants choisis, de choses vues dans le présent, alors seul espace habitable. Sans rage, mais avec force, il nous fait prendre conscience qu’il est symptomatique que l’Occident n’ait pas voulu voir avant ce seul État né d’une révolte d’esclaves. Avec sérénité, il évoque les gens, la ville et rend ignoble la pensée même que ce pays puisse être maudit, comme on l’a répété à l’envi. Ces portraits et bribes de récits sur la vie haïtienne contredisent le propos des journalistes et le regard des photographes, trop souvent fascinés par le folklore ou embourbés dans leurs préjugés d’impérialistes. Les images que crée le texte s’opposent lentement à la mémoire que veut nous imposer la télévision. Mais l’auteur questionne aussi sa propre écriture. Il rend hommage à ces femmes qui, par leurs récits, substituent au chaos un imaginaire dynamique, sans se soumettre au destin, mais avec la volonté « d’apprendre autre chose que la haine et l’esprit de vengeance. » On croise aussi sa vieille mère, figure centrale de son écriture, et son jeune neveu qui veut devenir écrivain et à qui Dany Laferrière laisse le soin d’écrire le roman du 12 janvier. Lui n’a que son carnet noir dans lequel il note lentement ce qu’il voit, conscient que cet événement doit être pris en charge par la jeune génération.


Glissement du temps sur Mars de Philip K. Dick,
Robert Laffon, Pocket

Rien de folklorique dans cette histoire d’une colonie terrienne sur Mars. Tout en apesanteur, K. Dick tisse une virulente critique de la société marchande et impérialiste, met en scène la place des minorités au sein d’une communauté qui se veut neuve et normale, et exhibe l’attitude des colons face aux « indigènes » — les Bleeks — qui ressemblent plus aux Indiens oppressés qu’aux petits êtres bêtement verts. Mais le thème central de cette oeuvre est l’appréhension différente, a-normale, du temps par son personnage principal, Jack Bohlen. Jack a émigré parce qu’il était jugé déficient et inadapté sur Terre : il est schizophrène. Réparateur d’appareils mécaniques et de robots, il se croyait guéri, jusqu’à ce que les hommes influents de Mars, pour mieux savoir où investir, fassent appel à lui et à un jeune garçon souffrant des mêmes symptômes pour voir dans le futur. Et voir dans le futur, c’est voir la mort et la destruction, appréhender le néant.
Avec une écriture limpide qui perturbe sans en avoir l’air la linéarité du récit, on perd pied dans l’espace-temps de K. Dick comme dans le film de Kubrick 2001, l’Odyssée de l’espace


Blast de Manu Larcenet,
Dargaud

Polza Mancini, 38 ans et quelques tonnes, est en garde à vue pendant 48 heures et il va devoir raconter aux flics ce qu’il a fait à Carole Oudinot. Tout commence après la mort de son père : il n’a plus de compte à rendre à personne, surtout pas à ceux qui l’ont cloué du regard depuis l’enfance. Étrange retour à la terre que cette Odyssée de pachyderme qui cherche une mue que peut-être lui offrira « le blast », à coup d’errance, de biture, de confrontations avec des animaux aussi réalistes que totémiques. Le sombre et sobre lavis noir et blanc trace la douleur de cet homme que son corps enferme. Ses extases de légèreté sont représentées par des dessins des enfants de Larcenet, scannés et remis en page. Sans que rien ne soit explicite, le blast (transe) est relié à l’enfance, mais surtout à la couleur et à l’absence de normes. Et le format des livres permet à Larcenet de ménager des interstices, des dérives où le silence parle et bruit. 
Si son personnage ment toujours, sans cesse, Larcenet le dessine souvent en mouvement et silencieux. Pour lui comme pour son auteur, c’est le moyen de prendre un peu de distance avec ses obsessions (le démembrement, la mort du père, la compulsion…).
Œuvre déroutante : venant du punk, Larcenet réaffirme l’importance de la marge, de choix de vie qui ne sont pas forcément indiqués sur des panneaux de signalisation.


Tant que je serai noire de Maya Angelou,
Les Allusifs.

Nous sommes aux États-Unis, à la fin des années 1950. Maya Angelou est chanteuse et comédienne. Elle est très grande et surtout noire. La rencontre qui ouvre son récit condense l’ensemble du combat qui la mènera des États-Unis au Caire. Tout juste présentée, Billie Holiday décide qu’il fait bon discuter avec Maya. Au beau milieu de sa cuisine, elle se met à chanter “Strange fruits”; ces esclaves mutilés pendus aux arbres du Sud. Le fils unique de Maya, Guy, ne comprend pas de quoi il s’agit, habitué à vivre sereinement dans un quartier de blancs. Et Billie s’en prend violemment à cet adolescent inconscient de son histoire, et sa mère, pour une fois, laisse faire.
Ce récit montre comment se tissent, non sans accrocs, au cœur du quotidien, l’engagement politique et l’éducation d’un fils sans père.
C’est avec une paisible humilité que Maya Angelou nous fait vivre les grands moments de lutte pour les droits civiques des noirs ; aux côtés de Martin Luther King ou de Malcom X. Elle retrace son itinéraire de militante au fil de ses amours, de ses déménagements, des fêtes et des manifestations. Quand elle épouse Vusumzi Make, combattant pour les droits en Afrique du Sud, elle croit entrer de plain-pied dans l’Histoire. Cette afro-américaine indépendante devra se plier au rôle d’épouse d’Africain, au service de son homme. Pourtant, jamais sa grande silhouette ne se courbera, ni devant le danger, ni devant les injustices conjugales. Si parfois elle s’abandonne, c’est pour mieux laisser son fils s’épanouir et devenir un homme responsable.

Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués de Jean-François Vilar, 
Le Seuil. 

Victor B., photographe de presse, n'est jamais sorti de Paris. La seule et unique fois qu'il l'a fait, il a été pris en otage. Pendant trois ans. Quelque part ; nous ne saurons pas où car le roman s'ouvre sur sa libération, en novembre 1989. Le mur de Berlin commence d'être fissuré et c'est aussi tout le quotidien de Victor qui s'écroule. À son retour, le sol se dérobe sous ses pieds : son appartement est dévalisé, ses chats Radek et Bastille l'ont pris en griffe, et Paris ne lui inspire plus aucune photographie. Mais Alex Katz, son compagnon de détention, meurt brutalement, laissant Victor en possession du carnet intime tenu par le père du disparu. Cet étrange objet sera dès lors le viatique de Victor dans son errance. Au fil des feuillets, l'année 1938 sera son fil d'Ariane pour se faufiler dans un monde qui, politiquement, change. Jean-François Vilar nous offre dans ce roman dense une plongée dans l'entre-deux guerres : nous croisons Breton, le fils de Trotski, la jolie Mila, modèle favori de Man Ray. Nous suivons les personnages le long du quai de Jemmapes, aux abords de l'Hôtel du Nord. L'atmosphère y est celle d'une photographie de Brassaï ; dans les ombres profondes et fantomatiques, nous passons d'une époque à une autre, nous suivons les chemins de traverse de l'Histoire. L'énigme, tout entière concentrée sur le carnet, met en jeu rien moins que la fin des idéologies qui ont animé le vingtième siècle et hantent encore nos cœurs. 


Miracles et légendes de mon pays en guerre de Richard Morgiève,
Denoël. 

Ça commence comme ça : par l'exode. Nous sommes en mai 1940, c'est "l'année du rat géant" et Saint-Jean et ses trois "nièces" se veulent "exodards" conquérants plutôt que passifs "exodés". Comprenez : le proxénète et ses prostituées fuient le Faubourg Saint-Denis vers un nouveau boxon. Et puisque miracles il y a, ils dénichent La Riviera, villa bancale, toute de rouge, de kitsch et de sexe, qu'ils investissent pour y recréer un espace hors la guerre. Dans la brume des marécages qui entourent cette ville de Beurque, Morgiève évoque cette France de "Putain" (une voyelle pour une autre). L'atmosphère du roman rend admirablement, dans son suintement ou ses éclats de lumière soudains, les esprits de cette France occupée. 
Mais c'est aussi une histoire racontée par un enfant qui cherche à être vu. Abandonné vagissant dans une valise, récupéré par le mac pour assurer une rente à sa clique, adopté à contrecœur (si elle en a un) par une prostituée aveugle, il rêve d'une famille. Si la guerre hurle, le petit Pierre va y creuser une voie vers la reconnaissance, véritable renaissance pour lui comme pour d'autres. La marque bleue qu'il a au dessus du cœur est la clef du miracle, le début de la légende.


Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta de Aglaja Veteranyi, 
L’esprit des péninsules/éditions d’en bas.

Le conte de l’enfant que l’on faisait cuire dans la polenta, c’est celui que raconte l’aînée à sa cadette, quand leur mère se suspend par les cheveux au cœur ouvert du chapiteau de cirque. Pour éloigner la peur de la chute, elles se murmurent l’histoire cruelle, qu’au fur et à mesure qu’elle grandit la petite rend plus sombre. 
C’est elle, l’enfant, qui nous conte sa vie circasienne d’exilée roumaine. Le texte est fragmentaire, ponctué de phrases en majuscules, véritables morceaux de poésie enfantine qui sont autant d’étapes jalonnant le parcours d’une enfance volée, engloutie par des adultes perdus. 
Le thème de la dévoration est central dans ce monologue où Aglaja Veteranyi mêle mythes ancestraux, contes populaires et problèmes concrets d’un exil politique dans une fragile et puissante voix d’enfant.


Le Vent de Dorothy Scarborough,
Editions Interférences.

La captive aux yeux aveuglés par le sable


Sjöström a fort bien choisi Lilian Gish pour incarner à l’écran Letty, frêle jeune fille qui se voit arrachée au vert paradis de Virginie pour être transplantée dans un ouest non plus virginal, mais sauvage : le Texas. Deuil et dettes l’ont conduit à déserter le cocon fleuri et cultivé de son enfance pour un espace ouvert, illimité, balayé par les sables et la poussière. Letty découvre alors que la Nature peut être hostile. Le roman pourrait tout aussi bien s’intituler Autant en emporte le vent : cet élément est la force destructrice et même diabolique qui va éroder une vie de femme. 
Hébergée chez son cousin, elle se trouve confrontée à une autre figure féminine, celle de Cora, femme de l’Ouest. Sans cette épouse, le cousin Bev n’aurait pu survivre à la faiblesse de ses poumons et à l’univers aride du Texas. Fragile plante en pot, Letty séduira d’abord les gauches et tendres pionniers du Wild West, Luge et Leveratus, émus par sa délicatesse. Elle pensera pourtant pouvoir leur échapper, les dédaigner. Son idéal restera celui de l’amant courtois, incarné par le riche Wirt Roddy, qu’elle a rencontré dans le train. Mais le déchaînement fatal des éléments changera le cours de sa vie en la forçant à se confronter au modèle féminin incarné par Cora, plante vivace, sorte de cactus vigoureux. 
Letty est “prisonnière du désert”, le Vent, un western au féminin. Dorothy Scarborough nous offre, à travers les yeux de son personnage, le roman d’une désillusion tragique, une vision féminine du Far West. L’adversaire n’est pas humain — indien ou yankee — mais cette nature qui s’oppose à la culture. Ce que les hommes affrontent comme un labeur quotidien (la sécheresse, le bétail égaré par l’orage, les haricots au sable) devient pour cette jeune femme un destin funeste. La désolation de cette terre aride déchire un corps, une âme ; une vie. Nous sommes les spectateurs impuissants de cette lutte inégale entre l’immensité hostile et l’individu fragile.


Eve et ses Décombres d’Ananda Devi,
Editions Gallimard.

Le mal v(éc)u par les petites gens.

Ananda Devi est ce que l’on appelle “une écrivaine francophone”. Femme et francophone : deux f pour la ficeler et la classer aisément. Mais son œuvre tire sa cohérence de qualités bien autrement profondes. Dans ses trois derniers romans, Soupir (2002), La vie de Joséphin le fou (2003) et Eve de ses décombres (2006), elle donne la parole aux gens de peu, habitants de l’Ile Maurice, c’est-à-dire du monde.
Chaque narrateur exprime de son propre point de vue son univers et sa misère. Dans Eve, les chapitres alternent les voix de Eve, Sad, Clélio et Savita, et recomposent ainsi le puzzle, l’image brisée d’une communauté détruite par le viol et la mort. Dans Soupir, Patrick l’éclairé est le seul — comme son nom l’indique — à pouvoir prendre la parole pour les démunis de l’Ile ; les chapitres font se succéder les portraits des personnages qu’il côtoie. Enfin, c’est Joséphin qui raconte sa propre vie : celui que personne n’écoute et que tous croient fou a droit de donner sa version des faits. Il ne s’agit donc pas d’une écriture féminine, mais d’une plume qui ouvre la “voix” de ceux pour qui l’on n’a d’ordinaire pas d’oreilles.
Francophone, Ananda Devi l’est certainement et c’est une des beautés de son écriture que de nous donner à lire (à voix haute) la langue créole, riche d’images et d’expressions inouïes. Mais c’est surtout son rapport à la nature qui rend son œuvre, non pittoresque, mais autre. Car les lieux sont essentiels à la destinée des hommes. Eve se passe à Troumaron, c’est tout dire. Là où sont charriés tous ceux que les typhons ont déshérité. Soupir est situé dans les hauteurs de Rodrigues, une des îles de l’archipel mauricien. C’est là que les plus démunis veulent commencer une nouvelle vie, loin de la ville corruptrice. Ces romans nous peignent donc un décor de verso de carte postale, un tableau politique de l’Ile Maurice. Mais cela n’a rien de systématique car si Joséphin peut espérer vivre un peu de bonheur, c’est parce qu’il hante le bord de la mer. C’est dans la transparence de l’eau et le voisinage multicolore des animaux aquatiques qu’il se lave de son malheur. 
La structure des romans permet au lecteur de découvrir progressivement les faits, à mesure qu’il connaît mieux les personnages. Le jugement surplombant et serein n’est donc pas possible. Le lecteur est plongé dans la misère et la détresse des hommes et des femmes (ce ne sont pas les mêmes) : pauvreté, asservissement, abandon, ignorance, prostitution, viols, meurtres... Mais vécue de l’intérieur par des êtres qui se battent et s’aiment, cette vie révolte le lecteur plus qu’elle ne l’accable. Témoins de destinées tragiques dont les héros sont des gens simples, nous gagnons en humanité car notre conscience morale se fait humble. L’enchevêtrement des responsabilités et l’affirmation de la liberté humaine fait vaciller tout jugement péremptoire sur le mal.


Amérique notre histoire, entretien avec Michel Meurice, de Rusell Banks,
Actes Sud/Arte éditions. 

Russell Banks se livre dans cet entretien à un exercice délicat : résumer l'histoire des Etats-Unis d'Amérique, depuis 1620 jusqu'aux années 1970. Mais il s'agit moins d'Histoire que d'imaginaire ; le romancier américain dégageant les grandes lignes de ce qui fait le "rêve américain". L'engagement pro-européen de Banks éclaire d'une lumière crue ce Janus biface américain, agissant au nom de la foi ou/et d'intérêts plus bassement matériels…