Bio de Jean-Philippe Stassen

Un regard sur l’Afrique(s) 
« L'Afrique au singulier, globale, n'existe pas » Jean-Philippe Stassen

L’enfance liégeoise de Jean-Philippe Stassen débute en 1966. Après une scolarité quelque peu mouvementée, il reprend ses études pour terminer ses « humanités artistiques » et s’installe à Bruxelles. N’ayant jamais eu pour ambition de devenir dessinateur de bande dessinée - passionné par le 7ème art, il rêve de devenir réalisateur-, il réalise pourtant à 17 ans sa première histoire sur l’immigration marocaine. Associé au scénariste Denis Lapière, Jean-Philippe Stassen publie de nombreuses histoires courtes dans L’écho des Savanes. Elles sont réunies dans un album, Bahamas, en 1988. Il pratique ensuite la bande dessinée en dilettante mais ces voyages au Maroc, au Mali, au Sénégal, au Burkina-Fasso, au Rwanda lui fournissent matière à écriture et à création. L’histoire tragique de l’Afrique des Grands Lacs, et plus particulièrement le génocide tutsi de 1994, lui inspireDéogratias, album salué par la critique et primé au festival international de bande dessinée d’Angoulême. Il continue à se consacrer à l’histoire récente de cette région - vite oubliée par l’effervescence médiatique - en publiant en 2002 Pawa, chroniques des monts de la lune, et Les Enfants en 2004. Sa connaissance intime de l’Afrique des Grands Lacs et son érudition d’autodidacte offrent aux lecteurs un témoignage sensible et incisif sur l’histoire complexe de cette région du monde marquée par le colonialisme, et aujourd’hui l’épicentre de terribles violences. 

 

 

L’humanité et la noirceur des récits que nous conte Jean-Philippe Stassen sont exaltées par une palette de couleurs variée et surprenante. Le noir est toujours présent, dessinant le contour des personnages. Il est mis au service de la lumière. Le talent de Jean-Philippe Stassen excelle dans le rendu subtil de l’obscurité et de la nuit. De ces traits noirs jaillissent des aplats de couleur. Ces contours noirs qui enserrent les personnages mettent en perspective, dans un jeu de contrastes, les paysages africains en arrière plan. 



Bibliographie 

En collaboration avec Denis Lapière :
Bahamas, L’Echo des Savanes/Albin Michel, 1988
Bullwhite, L’Echo des Savanes/Albin Michel, 1989
Le bar du vieux français, collection Air Libre, Dupuis, 1999 (pour l’édition intégrale)

En collaboration avec Sylvain Venayre :
Au coeur des ténèbres de Joseph ConradFuturopolis/Gallimard, 2006


En solo :
Louis le Portugais, collection Air Libre, Dupuis, 1996
Thérèse, collection Air Libre, Dupuis, 1999
Déogratias, collection Air Libre, Dupuis, 2000
Pawa, chronique des monts de la lune, Delcourt, 2002
Les enfants, collection Air Libre, Dupuis, 2004



L'histoire tragique de l'Afrique des Grands Lacs

Géographie 

L'expression "région des Grands Lacs" désigne l'ensemble composé par la Tanzanie, l'Ouganda, le Congo, le Rwanda et le Burundi. Cette région compte de vastes lacs, comme les lacs Victoria, Kivu et Tanganyika. Elle est caractérisée par un relief d'altitude relativement accidenté (le Virunga culmine à plus de 4500 mètres) et la forêt tropicale. Elle se distingue par des densités de population très élevées, source d'une forte pression foncière. La pression démographique a joué un rôle dans l'émergence des violences entre les deux "ethnies" Hutu et Tutsi. 

Chronologie : des massacres récurrents entre Hutu et Tutsi depuis plus de quatre décennies 

1885 : Conférence de Berlin, les grandes puissances européennes se partagent l'Afrique en zones d'influence. Proclamation de la souveraineté allemande sur le Rwanda
1916 : Les forces anglo-belges s'emparent du Rwanda
1924 : La Société des Nations place le territoire du Ruanda-Urundi sous mandat belge. La Belgique s'appuie sur la monarchie rwandaise tutsi pour mettre en place l'ordre colonial. 
1959 : Révolte des Hutu, dite "révolution sociale", qui provoque le massacre de Tutsi qui fuient vers le Congo, l'Ouganda, le Burundi et la Tanzanie. 
1962 : Proclamation de l'indépendance du Rwanda. Les Hutu exerceront le pouvoir sans partage jusqu'en 1994.
1963 : Offensive d'exilés tutsi sur le Rwanda à partir du territoire burundais. Les représailles font 10 000 morts tutsi et provoquent l'élimination de leurs leaders. 
1973 : Coup d'Etat militaire du hutu Juvénal Habyarimana. Il sera élu à la présidence de la République en 1978, 1983, 1988. 
1990 : Percée à l'intérieur du territoire rwandais des rebelles tutsi du Front patriotique rwandais (FPR dirigé par Paul Kagame) soutenus par l'Ouganda où ils sont réfugiés. Le Zaïre, la Belgique et la France (opération Noroît) apportent un soutien militaire au président rwandais Habyarimana. Dans la capitale Kigali, quelques 10 000 Rwandais tutsi ou opposants sont arrêtés arbitrairement. 1 400 Tutsi sont massacrés par des extrémistes hutu.
1992 : Les extrémistes hutu réunis au sein de la Coalition pour la défense de la République (CDR) organisent des milices, les Interahamwe. Des Tutsi sont massacrés au sud-est du pays. 
1993 : Création de la MINUAR (Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda). Signature des Accords d'Arusha prévoyant le partage du pouvoir entre le président Habyarimana, les partis d'opposition intérieurs et le FPR. Ces accords sont violemment dénoncés par les extrémistes hutu.
6 avril 1994 : Attentat meurtrier contre l'avion qui ramène le président rwandais Juvénal Habyarimana (hutu) et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira (hutu) d'un sommet régional en Tanzanie.
7 avril 1994 : A Kigali, déclenchement des massacres de la minorité tutsi et de l'opposition hutu modérée par les extrémistes hutu. Le génocide tutsi fait un million de victimes et provoque l’exode de 1,2 millions de réfugiés vers le la province congolaise du Kivu. 
Novembre 1994 : Résolution du Conseil de sécurité de l’ONU instituant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui siège à Arusha en Tanzanie, pour juger les personnes présumées responsables d’actes de génocide et d’autres violations graves du droit international humanitaire. 

Le problème ethnique et son instrumentalisation politique
"Loin de recouvrir une identité culturelle déterminée, l'ethnie dans la région des Grands Lacs " correspond traditionnellement à un phénomène social d'identité héréditaire : éleveurs (Tutsi) contre agriculteurs (Hutu)" (Jean Pierre Chrétien, La région des Grands Lacs, entretien avec Barbara Vignaux, 2005). C'est le pouvoir colonial qui a "racialisé" ces catégories, à l'origine, sociales. Selon les colons européens, les Tutsi, seraient issus de la vallée du Nil et auraient des origines chrétiennes. Les Européens en firent "une race supérieure" sur laquelle ils s'appuyèrent pour imposer l'ordre colonial. Le gouvernement belge institutionnalisa en 1931 le clivage entre les deux "races" en délivrant à chaque Rwandais une carte d'identité indiquant qu'il était Hutu ou Tutsi. Cette différenciation ethnique entre Hutu et Tutsi, fruit des théories racistes développées en Europe au XIXème siècle, a été transmise - par l'enseignement des missionnaires notamment- et intériorisée par la population de génération en génération. 
Les frustrations sociales et politiques nées de l'exclusion des Hutu et l'instrumentalisation politique de "l'ethnicisme" ont constituté des ferments aux massacres qui ensanglantent les relations entre Hutu et Tutsi dans l'Afriques des Grands Lacs depuis plus de 40 ans. Suite à la "révolution sociale" de 1959 et à l'indépendance (1962), qui virent l'élite Hutu prendre le pouvoir, des milliers de Tutsi sont massacrés. A ces massacres de Tutsi répondent de manière tragique les massacres de Hutu au Burundi en 1972 et 1988. Ces violences meurtrières culminent en 1994 au Rwanda par le génocide Tutsi et les massacres des Hutu modérés. 

Liens :
- Un entretien avec Jean-Philippe Stassen sur le site que le critique Gilles Ciment consacre à la bande dessinée et au cinéma d'animation. 
- Une exposition réunissant quatre grands noms du 9e Art, dont Jean-Philippe Stassen, autour d’une thématique forte :"Le remords de l'homme blanc"