Arlette Farge

Le corps et les mots sont les armes du pauvre.

Une lecture d’Arlette Farge

Par Juliette Keating


Le citoyen français du XXIe siècle redécouvre la précarité. Travail, famille, propriété, plus rien n’est assuré, l'idée de pérennité tombe en désuétude et le petit-bourgeois qui s'était cru capable de prévoir l'avenir, d'en maîtriser les ressorts, perd ses certitudes avec son capital. Si la « vie fragile » n'a jamais épargné les perdants de la loterie sociale - mauvaise naissance, mauvais destin - l'un des effets les plus visibles de la mondialisation est la précarisation de ceux que les pouvoirs publics du siècle dernier, qu'aiguillonnait la peur des rouges, voulurent protéger. Le spectre du déclassement hante les fils et les filles d'ouvriers, de petits employés, décourage les nouvelles générations pour lesquelles la justice sociale n’est qu’un leurre. Quant à l'absolu dénuement des migrants, il ne fait l'objet que de considérations policières. Criminaliser les plus pauvres, telle est l'obsession d'un pouvoir qui dissimule son impuissance sous des démonstrations de fermeté. 

Le petit peuple du XVIIIe siècle ne connaissait d'autre vie que la vie précaire, et c'est la force du travail d'Arlette Farge de nous révéler, au plus près des pratiques quotidiennes mais avec le recul de l'historienne, les menus faits et gestes de ces femmes et de ces hommes du passé dont l'existence nous paraît d'une étrange actualité. À une époque où l'égalité des hommes était inconcevable, le Roi exerçait sur ses sujets une autorité qui se voulait absolue dans une relation père-enfants diffractée en une multiplicité de liens de type maître-serviteur. Mais au jour le jour, les humbles de la ville résistaient comme ils pouvaient à la volonté de domestication et de mise au pas d'un pouvoir qui tout à la fois méprisait et redoutait le peuple. La plupart analphabètes, rompus à de rudes conditions d'existence, les petites gens luttaient pour leur vie avec toutes les ressources du corporel, des sens, de la ruse et du détournement, tous les recours de la proximité et de la solidarité. À travers l'analyse des faits divers que renferment les archives judiciaires d'un siècle qui ne fut pas seulement celui des Philosophes, Arlette Farge révèle que si la précarité est combat, le corps et les mots sont les armes du pauvre.

Le corps, seul bien du pauvre. 

Le corps est l’unique bien de qui ne possède rien, le seul avoir de celui dont l’existence est soumise aux redoutables aléas de la fortune ; richesse des plus précaires tant les risques de maladie, d’accident et de mort précoce sont élevés, tant il faudrait de soins inaccessibles pour la préserver. Pourtant, les représentations du corps sont l’objet d’une lutte, qui ne se reconnaît pas ouvertement comme telle, entre une aristocratie et une bourgeoisie éduquée, qui voit dans le peuple une masse irraisonnée, des corps brutaux guidés par les instincts les plus bas, et les gens ordinaires déployant les ressources de leur corps dans un « univers sensoriel » exacerbé. Arlette Farge montre bien que le corps « en mouvement » des petites gens confrontés à l’âpreté, à la violence de la vie quotidienne, révèle une pensée de l’existence et du monde très éloignée des clichés de la bestialité populaire. L’autonomie des classes dominées, écrivait Bourdieu, réside en partie dans « leur capacité à produire elles-mêmes leur propre représentation de l’homme accompli » et, donc, leurs propres critères d’appréciation du corps. On voit comment l’application au corps du pauvre d’une représentation qui tend à l’animaliser concourt à déposséder le faible du seul bien sur lequel il peut fonder son humanité et le réduit à la servilité qu’on attend « naturellement » de l’être inférieur.

Au XVIIIe siècle, l’homme et la femme du peuple, analphabètes, mobilisent leurs sens pour se repérer dans un environnement foisonnant de signes visuels mais aussi olfactifs et auditifs. Se diriger dans la ville dépourvue des panneaux indicateurs et de la numérotation des bâtiments qui nous sont indispensables, se fait à l’oreille, au nez, tout autant qu’avec les yeux. Arlette Farge décrit l’ambiance effervescente des différents quartiers de Paris qui ont tous leurs particularités, leurs habitudes, leurs odeurs et, presque, leur langue propre puisque les nombreux migrants des provinces, victimes de l’exode rural, se regroupent par pays et parlent leur patois.
Le quartier apparaît ainsi comme la chair fébrile de la ville. Corps poreux, ouvert à tout-venant, source de multiples inquiétudes et d’une surveillance sans relâche de la part de la police qui aimerait fixer à demeure cette foule d’éternels nomades que la précarité des moyens de subsistance pousse sans cesse dans la rue, en quête d’un meilleur sort. Si les replis et les creux du quartier, parcouru d’innombrables ruelles, de caches et d’angles morts, sont les lieux où se manifestent violence et agressivité, ces détours offrent cependant au voleur comme au mendiant leur chance d’échapper à la garde et à l’arbitraire d’une condamnation. Dans les maisons grandes ouvertes, qui regorgent d’occupants dont beaucoup ne sont que de passage, les gens vivent et travaillent en famille, dans l’étroite proximité du voisinage. Les rencontres sont permanentes, les heurts fréquents et multiples les jeux de la séduction. Étonnamment, et même si les femmes victimes de mauvais traitements, les jeunes filles « séduites et abandonnées », sont nombreuses, Arlette Farge relève une certaine égalité de fait entre les sexes. Hommes et femmes du peuple sont unis par le mariage ou le concubinage mais aussi par les intérêts du commerce ou de l’atelier. Une même précarité, une même lutte pour la survie économique de la cellule familiale, conduisent à un partage des tâches et des responsabilités qui tranche avec le stéréotype de la femme ménagère et « âme du foyer », éternelle mineure de la bourgeoisie patriarcale. 

Mais le corps des humbles, s’il est leur unique bien, est aussi le lieu sur lequel le pouvoir imprime son sceau. Porteur des vêtements dévoilant le métier et le rang social de leur possesseur, le corps est formé, déformé, marqué dans sa chair par les contraintes qu’exercent sur lui le travail, la vie domestique, la résistance à la précarité. À la suite de Foucault, avec lequel elle travaillé, Arlette Farge rappelle que les peines infligées aux criminels opèrent toutes une transformation du corps des condamnés : travail forcé dans les galères, flétrissure, bannissement qui jette dans l’errance, peine capitale. La cruauté des tortures requises par le pouvoir judiciaire sur les corps nus des suppliciés, et livrées en spectacle public, vise à terroriser les gens tout en manifestant l’absolue puissance répressive du Roi. Arlette Farge décrit l’ambiguïté des sentiments des spectateurs du supplice : à la fois horrifiée et fascinée par ce passage de la vie à la mort qui lui est donné à voir, la foule devient imprévisible. Quant au condamné, par sa froideur ou son émotivité, ses cris ou son silence, il exprime une intériorité à travers un langage que savent interpréter ceux qui le regardent mourir, celui du corps. 

Dans le Paris du XVIIIe siècle, les corps en contact s’agrègent, la foule rassemblée est un corps multiple, hétérogène, prompt aux émotions vives, aux défaillances comme à la colère. C’est de ce rapport non médiatisé des corps entre eux que peut naître le désordre, voire l’émeute. La multiplication des règlements et des interdictions reste inopérante pour discipliner ce débordement de vie. Ainsi, le petit peuple, exclu des institutions politiques, se constitue cependant en force politique par la puissance incontrôlable du corps collectif. On comprend que les représentants de l’autorité royale soient en alerte permanente et redoutent les attroupements. Le commissaire est contraint à se montrer curieux de tout ce que la rue peut faire et dire. Car le quartier n’est pas seulement corps, il est aussi langue, qu’il manie sans réserve, ou presque.

Lutter avec les mots 

Des livres d’Arlette Farge, sourdent les paroles des hommes et des femmes ordinaires du XVIIIe siècle. De culture orale, le petit peuple de Paris constitue une mosaïque d’accents, de patois et dialectes des provinces. La rue perpétuellement agitée résonne de bruits, de disputes, de cris, de clameurs : un fouillis de sons.

Fixés sur le papier par la plume du commissaire, les mots des particuliers venant déposer plainte, des accusés tombés entre les mains de l’exempt, des nombreux témoins convoqués, bien que transformés par le langage judiciaire et administratif, touchent le lecteur d’aujourd’hui par la force de leur réalité. Loin de se laisser dominer par un pouvoir lettré qui sait manier le verbe, le Parisien a son mot à dire et ne s’en prive pas. Car il s’agit non seulement de justifier ses actes et ses propos mais, plus fondamentalement, de justifier son existence en défendant son honneur. Quand l’estime de soi passe d’abord par l’estime que les voisins vous accordent, la vie précaire inspire un besoin sourcilleux de protéger sa réputation et celle de sa famille. Aussi les insultes, qui fleurissent dans la rue, font-elles l’objet d’une interdiction et d’une sanction sévère, parallèlement à celles qui censurent les paroles attentatoires aux Grands et à la famille royale. Les propos anti-monarchiques, fortement prohibés, sont espionnés et rapportés par des « mouches » dispersées aux coins des rues. Au XVIIIe siècle, le pouvoir a déjà de grandes oreilles.

Plus surprenant, Arlette Farge révèle que les plus humbles, qui ne savent ni lire ni écrire ou bien mal, ont néanmoins un rapport à l’écrit. S’il est amusant de découvrir une note du Lieutenant général de police invitant les commissaires à faire effacer, après copie, les graffiti à la craie sur les murs de la ville, la lecture des bracelets de parchemins trouvés sur les cadavres est bien plus troublante.
Quand le corps du pauvre expire sur le bord des chemins, il ne cesse pas pour autant de parler. Mais la liste minutieuse des quelques objets trouvés dans les replis des vêtements, le modeste bout de pain précieusement conservé, la description des vêtements riches d’enseignements sur la condition du défunt, le relevé des traces lisibles sur le corps, de la couleur de la peau, s’ils peuvent dire beaucoup quant à la précarité de celui que le cadavre fut, ne dévoilent rien de son identité. Pourtant, l’identification du corps, sa reconnaissance par des témoins, est indispensable pour que le mort puisse trouver le repos éternel en terre chrétienne. Aussi les petites gens, errant sur les routes à la merci du froid, de la faim et de la noyade, portaient sur eux, grossièrement écrit sur un bracelet de parchemin, leur nom, une adresse, une piste guidant la police vers ceux qui sauraient redonner à leur corps sans voix son identité. Ainsi l’écriture, même maladroite, prend le relais de la parole quand le corps en est privé. Arlette Farge montre combien la relation intime d’une population analphabète à l’écriture révèle un désir de se transformer, une aspiration à une autre vie que celle prescrite par le hasard de la naissance, un regard d’espérance vers l’avenir.

Mobile, foncièrement indocile, parfois violent, le petit peuple du Paris du XVIIIe siècle tel qu’Arlette Farge l’exhume du silence des archives, nous évoque, sans trop céder à la tentation de l’anachronisme, celui de nos quartiers populaires, les hommes et les femmes de nos banlieues tant redoutées du pouvoir. Pourtant, l’hétérogénéité sociale visible, la confrontation des individualités et des différences, l’impression de vie brouillonne qui se dégage des analyses d’Arlette Farge, contraste avec l’inquiétante homogénéité des foules contemporaines. De nos jours, la précarité mise sous contrôle cherche ses propres armes.


Bibliographie sélective

Délinquance et criminalité : le vol d’aliments Paris au XVIIIe siècle, Plon, Paris, 1974 

Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Gallimard, Paris 1979.

Avec Michel Foucault, Le Désordre des familles, lettres de cachet des Archives de la Bastille, Gallimard Julliard, Paris, 1982.

La Vie fragile : violence, pouvoirs et solidarités à Paris au XVIIIe siècle, Hachette, Paris, 1986.

Avec Jacques Revel, Logiques de la foule, l’affaire des enlèvements d’enfants, Paris, 1750, Hachette, Paris, 1988.

Dire et mal dire, l’opinion publique au XVIIIe siècle, Le Seuil, Paris, 1992.

Avec Cécile Dauphin, De la violence des femmes, Albin Michel, Paris, 1997.

Le Goût de l’archive, Le Seuil, Paris, 1997.

Des lieux pour l’histoire, Le Seuil, Paris, 1997.

La Nuit blanche, Le Seuil, Paris, 2002.

Le Bracelet de parchemin. L’écrit sur soi au XVIIIe siècle, Bayard, Paris, 2003.

Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies ordinaires, Paris, 2005.

Effusion et tourment, le récit des corps. Histoire du peuple au XVIIIe siècle, Odile Jacob, Paris, 2007.

Condamnés au XVIIIe siècle, éditions Thierry Magnier, coll. « Troisième culture », 2008.

Le Silence, le souffle, La Pionnière, Paris, 2008.

Avec Laurent Turcot, Flagrants délits sur les Champs-Élysées : Les dossiers de police du gardien Federici (1777-1791), Mercure de France, 2008.

Essai pour une histoire des voix au XVIIIe siècle, Bayard, Paris, 2009.


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